Lettres et littérature américaines

Le blog nature writing

Pour un esprit d’indépendance.

« Obey little, Resist much » (Obéissez peu, résistez beaucoup) écrivait Walt Whitman dans son court poème To the States, issu de son célèbre recueil Leaves of Grass (1855) – traduit par Feuilles d’herbe en français. Un peu moins d’un siècle après la fin de la guerre d’indépendance qui prit fin en le 4 juillet 1776, un esprit de défiance vis-à-vis du gouvernement règne toujours sur ce continent à coloniser. En effet, c’est avant tout un rejet brutal du pouvoir Britannique qui anime les Américains à se battre pour leur indépendance. Le préambule à la Déclaration d’indépendance est resté célèbre et rappel d’ailleurs à tous les Américains le devoir de se dresser contre un pouvoir injuste afin d’en instaurer un plus conforme à leurs attentes.

Prudence, indeed, will dictate that Governments long established should not be changed for light and transient causes; and accordingly all experience hath shewn, that mankind are more disposed to suffer, while evils are sufferable, than to right themselves by abolishing the forms to which they are accustomed. But when a long train of abuses and usurpations, pursuing invariably the same Object evinces a design to reduce them under absolute Despotism, it is their right, it is their duty, to throw off such Government, and to provide new Guards for their future security.

En effet, la Prudence dicte que les gouvernements établis de longue date ne devraient pas être changés pour des causes légères et fugaces. Et de la même manière, l’expérience a montré que l’humanité est plus disposée à souffrir, tant que les maux sont endurables, qu’à se faire justice elle-même en mettant un terme aux maux auxquels elle s’est habituée. Mais quand une longue série d’abus et de spoliations, œuvrant continuellement dans le même but, évince un dessein  pour l’enfermer dans un Despotisme total, elle a le droit et elle se doit de renverser un tel gouvernement et d’instaurer de nouveaux Gardes pour sa sécurité future.

Ce qui anime finalement l’identité américaine dès les premiers instants, dès l’exile du continent européen, est un besoin de liberté, d’affranchissement d’une gouvernance injuste. En effet, les premiers colons cherchaient avant tout un nouvel espace où ils pourraient pratiquer leur religion en toute quiétude. L’émancipation et l’accès à davantage de libertés étaient longtemps associés à l’homme ou à la société. Même chez les auteurs qui ont permis l’émergence du nature writing et je pense ici à Emerson et Thoreau, les questions relatives à la liberté étaient associées à l’homme. Quand Thoreau met en garde le citoyen sur sa participation à un état injuste ou à l’injustice, il s’adresse avant tout aux hommes et moins à la nature.

If the injustice is part of the necessary friction of the machine of government, let it go, let it go: perchance it will wear smooth—certainly the machine will wear out. If the injustice has a spring, or a pulley, or a rope, or a crank, exclusively for itself, then perhaps you may consider whether the remedy will not be worse than the evil; but if it is of such a nature that it requires you to be the agent of injustice to another, then I say, break the law. Let your life be a counter-friction to stop the machine. What I have to do is to see, at any rate, that I do not lend myself to the wrong which I condemn. (Civil Disobedience, 1849)

Si l’injustice fait partie de la friction nécessaire à l’appareil d’Etat, l’affaire est entendue. Il s’érodera et il est même certain que l’appareil finira par s’émousser. Si cette injustice a un ressort, ou une poulie, ou une corde, ou une manivelle pour elle toute seule, alors peut-être devriez-vous vous demander si le remède n’est pas pire que le mal. Mais si elle est d’une nature telle qu’elle requiert que vous soyez l’agent d’une injustice faite à autrui, alors je vous le dis, enfreignez la loi. Laissez votre vie devenir le grain de sable qui enrayera la machine. Ce qui importe est de m’assurer, en tout point de vue, à ce que je ne tombe pas dans les vices que je condamne. (La désobéissance civile, 1849)

En effet, chez les Transcendantalistes, la nature est vue avant tout comme un vecteur ou un moyen permettant l’émancipation de l’homme, une meilleure compréhension de Dieu et du rôle de l’homme dans le monde. La nature et l’homme font parties d’un ensemble holistique, et le déséquilibre dans les rapports entre l’homme et son environnement était perçu comme une crise morale. L’injustice, le despotisme et la corruption n’en étant finalement que les conséquences.

De la même manière, Emerson dans son poème Good Bye déclare recouvrer sa liberté de mouvement et d’esprit, sa vie, en quittant un espace urbain pour retrouver la nature : là réside la vraie liberté, celle qui est exaltée et que l’on ne peut assujettir. Bien que la nature et le besoin d’y demeurer soient explicites dans ce poème, Emerson s’adresse à l’homme pour l’homme et pas pour la nature.

Le changement qui a dû s’opérer dans le sentiment de donner un espace de liberté à la nature est apparu à la fin du 19e siècle et début du 20e siècle avec la démocratisation de l’étude de l’environnement suivant des protocoles et expérimentations – une forme d’écodicée en somme : la connaissance de l’environnement par l’expérience — et surtout pendant la présidence de Theodore Roosevelt (1901-1909). Ce tournant on le doit à deux personnes en particulier : John Muir et John Burroughs. Je ne me pencherai que sur John Muir ici. Considéré comme le père des mouvements environnementalistes aux Etats-Unis, il va surtout exprimer l’idée de liberté en retournant dans les montagnes et forêts. « Going to the mountains is going home » écrit-il dans Our National Parks (1901). Ce terme qui fait écho à Emerson est loin d’être anodin, en effet, où se sent-on plus libre et à l’aise que chez soi ou dans un environnement que l’on peut qualifier de chez soi ? Mais chez soi n’est pas qu’un refuge contre ce qui oppresse, c’est aussi un espace auquel on est attaché et auquel on fait attention. Décrété que les forêts et les montagnes sont un nouveau chez soi c’est aussi affirmer l’envie d’en prendre soin pas uniquement dans une optique de protection environnementale mais aussi parce que c’est un geste naturel qu’il n’est pas besoin de justifier, comme on ne justifie pas passer la serpillière ou réparer une étagère abîmée.

Au fil des décennies, John Muir va montrer que la nature a aussi besoin qu’on la laisse seule et qu’elle ne doit pas être la proie aux désidératas du besoin d’industrialisation de l’homme. A ce titre la crise du barrage de vallée de Hetch Hetchy est symptomatique. En effet, une nouvelle réflexion est amorcée : pourquoi l’homme serait-il le seul à avoir le privilège de la liberté ? Pourquoi doit-il constamment assouvir ses besoins sans se préoccuper des conséquences ? Ces questions sont toujours d’actualité, et demandent de jeter un regard froid et critique sur ce que nous voulons en tant qu’espèce pour l’avenir, sans pour autant tomber dans l’excès inverse.

Le refus de voir l’environnement être détérioré par l’action de l’homme et des industries ainsi que l’activisme environnemental va réellement émerger après la seconde guerre mondiale. En effet, de très nombreux essais nucléaires ont eu lieu dans les années 1950 et 1960 et l’usage intensif de pesticides et autres produits chimiques ont soulevé de nombreuses interrogations aussi bien chez les écrivains que parmi la population.

Rachel Carson avec Silent Spring (Printemps silencieux en français), 1962 s’attaque à l’usage des pesticides et du DDT qui non seulement ne se révèlent pas aussi efficaces que prévu mais surtout qui détruisent massivement la faune et la flore locale. Ce livre aboutira à l’interdiction du DDT aux Etats-Unis en 1972. A la même époque Wendell Berry prône pour une agriculture raisonnée, en accord avec les cycles de régénération de la terre. Ecrire n’est plus suffisant et souvent les auteurs de nature writing vont aussi s’investir dans des associations, lors de manifestations et pétitions pour la préservation d’espaces sauvages, l’interdiction de certaines pratiques, l’arrêt des tests nucléaires, etc. Sur ce dernier point, il est un incontournable : Terry Tempest Williams qui dans Refuge (1991) raconte l’histoire de sa famille frappée par de nombreux cas de cancer après les séries d’essais nucléaires des années 1950. Même si le livre a été publié près de quarante années plus tard, il est aussi important de ne pas oublier ce qui a pu être fait, une sorte de devoir de mémoire écocentré.

Mais à mes yeux, l’auteur qui va le plus clairement appeler à la révolution demeure Edward Abbey qui reste célèbre pour ses phrases chocs et son côté irrévérencieux. En effet, dans tous ses livres Edward Abbey se dresse contre l’Etat qui spolie et détruit l’environnement, et si ce n’est pas l’Etat qui est en cause ce sont les multinationales, les lobbies, les agences comme les National Forest Services. Déjà dans ses premières publications comme Fire on the Mountain (Le feu sur la montagne, 1962), l’histoire traite d’un adolescent et de son grand-père qui lutte contre « le système », ici l’armée qui veut exproprier le vieil homme pour faire des tests nucléaires. Une véritable lutte armée s’ensuit dans ce court roman. Toutefois, le génie révolutionnaire d’Edward Abbey se révèle dans Desert Solitaire et la série The Monkey-Wrench Gang, 1975 et Hayduke Lives!, 1989 (respectivement en français Le gang de la clé à molette et Le retour du gang de la clé à molette) retraçant les péripéties d’un groupe d’écoterroristes qui inspirera la création du mouvement Earth First!. Même si le ton de l’auteur est désinvolte et peu sérieux, c’est pour insister sur le fait qu’il ne faille pas tout prendre au pied de la lettre dans ce qu’il écrit. Il cherchait avant tout à amuser et à faire rire dans ses livres, le message de révolution n’étant pas l’objet premier. Ce qui est le plus étonnant avec Edward Abbey c’est que des gens se sont inspirés de ses aventures pour mettre en place des actes de désobéissance civile et de sabotage au nom de l’environnement. Les membres de Earth First! agissant dans l’ombre et ne cherchant pas nécessairement à médiatiser leurs actions se rapprochent davantage de Thoreau pour qui l’individu se doit de faire ce qu’il juge juste.

Encore aujourd’hui, cet esprit de résistance et de défiance est présent et on peut citer des auteurs comme Barry Lopez, Rick Bass, Janisse Ray et Doug Peacock. En prenant position et en agissant pour ce qu’ils croient juste, ces auteurs permettent au nature writing de ne pas être cloisonné à un rapport idyllique entre l’homme et l’environnement, ils montrent qu’il revient à chacun de se poser les bonnes questions et surtout de comprendre qu’elles sont leurs attentes. Il n’est pas non plus nécessaire de vivre reclus et coupé du monde pour avoir une conscience environnementale et agir avec éthique, il est important de noter que ce genre s’est démocratisé en touchant toutes les classes de la population — ce qui était loin d’être le cas au sortir de la seconde guerre mondiale. Les paroles de Walt Whitman résonnent encore aujourd’hui « Obey Little, Resist Much » et avec une acuité peut-être plus grande. Il ne s’agit de faire tout basculer dans le chaos mais simplement de faire comprendre qu’un rejet des inepties étatiques se met en place pour certaines personnes, que ce rejet touche tout le monde de près ou de loin et que celui-ci peut prendre de bien diverses formes !

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