Lettres et littérature américaines

Le blog nature writing

Refuge

Une autre auteur du grand ouest américain, Terry Tempest Williams (je ne crois pas qu’elle soit traduite en français), sera la grande thématique de cette nouvelle présentation. La région qui nous intéresse aujourd’hui est celle des lacs salés de l’Utah, près de Salt Lake City. Dans Refuge, an Unnatural History of Family and Place (1991) Terry Tempest Williams raconte les liens qu’elle tisse avec sa mère, sa grand-mère, aux lacs salés, aux oiseaux qui y vivent et y migrent et à la maladie (le cancer) qui frappe les femmes de sa famille (sa mère, sa grand-mère, elle et ses tantes à cause des radiations des essais nucléaires durant les décennies d’après la Seconde Guerre mondiale). Un récit autobiographique merveilleusement bien écrit et très touchant. Ce n’est pas un récit larmoyant sur la perte d’un proche ou un manuel de comment aborder le cancer mais comment elle a eu besoin de se retrouver dans la nature pour retrouver sa famille, à travers des signes, les oiseaux ou les traces des tribus qui vivaient dans cette région. Ce livre est plus un recueil où l’auteur exprime ses peurs et doutes et où elle trouve refuge auprès de son lac et de ses habitants.

Le livre est divisé en de nombreux chapitres, plutôt courts. Chaque chapitre traite d’un oiseau en particulier, de la progression de la maladie chez sa mère et sa famille et de l’évolution du lac, tantôt gagnant du terrain, tantôt reculant. La taille du lac sert d’ailleurs d’incipit à chaque chapitre tant et si bien que l’on peut dire que Refuge est un journal intime ayant pour base temporelle le lac même lorsqu’elle n’est pas chez elle.

Lake level: 4210.85′

For ten days, I have done nothing but watch whales quietly surfacing, diving deep, and surfacing.

Brooke and I are in Telegraph Cove, a quaint fishing village at the northern tip of Vancouver Island.

Niveau du lac : 1283 m

En dix jours, je n’ai rien fait à part regarder des baleines apparaître tranquillement à la surface, plonger et réapparaître.

Brooke et moi sommes à Telegraph Cove, un village pêcheur pittoresque à l’extrémité nord de Vancouver Island.

Le lac fait partie de sa vie et ne semble pas pouvoir quitter son esprit, comme la maladie de sa mère dont elle ne peut se séparer. Le lac n’est cependant pas que l’étendu d’eau, c’est avant tout l’environnement qui y est associé : les oiseaux, les insectes, les plantes et les traces des anciennes tribus indiennes.

Les oiseaux ne sont pas décrits comme ils le sont chez John Muir : Terry Tempest Williams ne détaille pas chaque partie de l’animal, ne cherche pas à rendre compte de manière exhaustive la vie de l’oiseau. Elle met en avant l’atmosphère et l’émotion rattachées à l’oiseau, parfois une mémoire ou un souvenir. Métaphoriquement, les oiseaux sont un relais entre le ciel et la terre, entre le trivial et le divin, entre le corps et l’esprit. Par exemple, à la mort de sa grand-mère, l’auteur écrit que celle-ci voulait voir des hiboux, un oiseau qui n’habite pas naturellement dans cette partie des Etats-Unis. A sa mort, l’auteur participe à une cérémonie religieuse traditionnelle du Mexique : el Dia de los Muertos, le jour des morts. Ce jour est le jour où les morts reviennent parmis les vivants pour un dernier adieu.

I think I hear the cooing of mourning doves above the lilacs. I look up to see them, but they are not doves at all.

They are owls. Two owls are circling each other on top of the telephone pole.

« Dance. Dance. Dance » I hear Mimi say.

I stand below them. One screech owl turns, faces me, then flies. The other owl turns. We stare. It lifts its wings over its head, flutter them, then disappears in the direction of the other.

Je crois entendre le roucoulement des tourterelles pleureuses au dessus des lilas. Je lève les yeux pour les voir, ce ne sont pas du tout des tourterelles.

Ce sont des hiboux. Deux hiboux tournoient au-dessus du pylône téléphonique.

« Danse. Danse. Danse » j’entends Mimi dire.

Je reste en dessous. Un petit-duc se tourne, me regarde, puis s’envole. L’autre hibou se retourne. Nous nous fixons. Il lève et bat ses ailes au dessus de sa tête, puis disparait dans la direction de l’autre hibou.

Ce passage très émouvant est le paroxysme de la relation à l’oiseau dans Refuge et personnifie le passage d’un monde dans un autre. En jouant ce rôle de messager et de catalyse entre les vivants et les morts, les oiseaux font partie de l’être humain et de sa relation à la croyance et à l’environnement. Encore une fois, les oiseaux ne sont pas décrits en détail mais reflètent davantage une atmosphère, une ambiance : ici le besoin pour une femme, dont la mère et la grand-mère sont décédées récemment, de voir un signe d’un avenir meilleur, un espoir d’une vie après la mort. Plus qu’une recherche d’une preuve d’une vie dans l’au-delà, il s’agit aussi de recréer le sentiment que l’on fait partie d’un plus grand ensemble nous dépassant.

Refuge est un magnifique hommage à la fois à la nature, aux oiseaux et à la famille de Terry Tempest Williams qui a su ne pas jouer uniquement sur l’aspect sentimentale de son histoire, mais qui a su donner une dimension profondément poétique à son œuvre.

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2 réponses à “Refuge

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