Lettres et littérature américaines

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Désobéissons civilement !

S’il y a bien un texte qui se devait de figurer dans cette série sur les relations entre écolittérature et littérature engagée, c’est le pamphlet de Henry David Thoreau Civil Disobedience ou en français La désobéissance civile (1849). Un texte court qui influença entres autres Martin Luther King et Gandhi et indirectement les mouvements de protestations pacifiques.

L’origine de ce texte reflète en lui même tout le personnage qu’est Henry D. Thoreau. En refusant de payer une taxe pour financer la guerre contre le Mexique (1846-1848) Thoreau est mis en prison et c’est sa tante qui va payer sa caution ! Civil Disobedience se positionne contre toute forme d’autorité, contre l’esclavage, les guerres, l’anarchie, les restrictions de libertés, &c.

Tout d’abord, Thoreau est très clair sur un point : il faut savoir se prendre en main et savoir se mobiliser lorsqu’une situation nous répugne, peu importe les risques à encourir si l’on croit la cause juste. Ainsi, il prend l’exemple de l’esclavage et de son abolition, et montre toute la perversité du système qui finalement crée des situations qui permettent à ce système de prospérer. Selon lui, l’esclavage ne sera abolie que lorsqu’il n’y aura plus ou peu d’esclaves. Le simple fait de voter perd alors tout son sens et il invite ceux qui croient en une justice juste de prendre les devants et de libérer eux-mêmes leurs esclaves sans se préoccuper de ce que leurs voisins ou l’Etat pourraient dire. L’esclave n’est cependant pas que le noir emprisonné par un maître, forcé de travailler pour sa vie. L’esclave est aussi toute personne participant contre son gré dans un système — démocratique ou non.

Il écrit ensuite ceci :

Under a government which imprisons any unjustly, the true place for a just man is also a prison. […] It is there that the fugitive slave, and the Mexican prisoner on parole, and the Indian come to plead the wrongs of his race, should find them; on that separate but more free and honorable ground, where the State places those who are not with her but against her, — the only house in a slave-state in which a free man can abide with honor.

Quand un gouvernement emprisonne quelqu’un injustement, la vraie place de l’homme juste est aussi la prison. C’est là que l’esclave en fuite, le prisonnier mexicain en liberté conditionnelle, et l’indien qui viennent supplier pour les défauts de leur race, devraient se trouver, à l’écart, dans cet endroit honorable et plus libre où l’Etat place ceux qui ne sont pas avec lui mais contre lui. Dans un Etat esclavagiste, c’est la seule maison dans laquelle un homme libre peut prétendre avec honneur.

Et Thoreau va toujours plus loin dans sa logique de remise en question de tout ce qui peut entraver la liberté de l’homme, en se demandant aussi quelle devrait être la place des minorités dans une société car si celles-ci se fondent finalement dans la majorité sans exprimer leur différence, peut-on les appeler minorités ? Le moyen de parvenir à ses fins s’impose de lui même, il faut une révolution paisible, « peaceable revolution ». C’est dans cette perspective que l’on retrouve toute la philosophie de Gandhi et de Martin Luther King qui par des actions non-violentes ont amené la société à changer de regard et ne se sont pas contentés de pester contre le pouvoir en place. Sur ce point aussi Thoreau invite le lecteur à prendre du recul ou plus exactement, de la hauteur. Finalement, pour lui la notion de ce qui peut paraître juste pour certains et injuste pour d’autres n’est qu’une question du point de vue d’un individu. Mais qu’est l’individu s’il n’est pas libre dans une masse d’individu ? Rien de moins qu’un énième esclave de la pensée majoritaire ! La révolution passe avant tout par soi et pour soi. Ainsi, il poursuit son raisonnement et remet en cause le principe même de démocratie :

Seen from a lower point of view, the Constitution, with all its faults, is very good; the law and the courts are very respectable; even this State and this American government are, in many respects, very admirable and rare things, to be thankful for, such as a great many have described them; but seen from a point of view a little higher, they are what I have described them; seen from a higher still, and the highest, who shall say what they are, or that they are worth looking at or thinking of at all? […] The progress from an absolute to a limited monarchy, from a limited monarchy to a democracy, is a progress toward a true respect for the individual. Is a democracy, such as we know it, the last improvement possible in government? Is it not possible to take a step further towards recognizing and organizing the rights of man?

D’un point de vue inférieur, la Constitution, avec tous ses défauts, est très bonne; la loi et la justice sont très respectables, et cet Etat et ce gouvernement américain sont, à bien des égards, admirables et de précieuses choses qui ont leurs méritent, tels que de nombreuses personnes les ont décrits. Mais d’un point de vue un peu supérieur, ils sont tels que je les ai décrits. D’un point de vue encore supérieur et du plus supérieur, qui peut dire ce qu’ils sont, ou même qu’ils vaillent la peine que l’on s’y intéresse ou que l’on y réfléchisse un temps soit peu ? […] L’évolution d’une monarchie absolue à parlementaire, puis d’une monarchie parlementaire à une démocratie , est un progrès vers un vrai respect de l’individu. Est-ce que la démocratie, telle que nous la connaissons, est la dernière amélioration possible pour un gouvernement ? N’est-il pas possible d’aller un peu plus loin vers la reconnaissance et l’organisation des droits de l’homme ?

La pensée critique ne connait finalement pas ou ne devrait pas connaître de limites car tant qu’il y aura des motifs de réprobations ou une volonté d’améliorer une situation il y aura des hommes pour prendre position et entamer une lente mais durable révolution. Bien que ce texte ait été écrit en 1848, il reste d’actualité quand on voit ce qui peut se passer en Afrique et au Moyen-Orient ainsi que dans nos sociétés où la démocratie et le droit de vote qui l’accompagne semblent acquis à jamais. Thoreau montre qu’il demeure un penseur libre avant tout, un homme libre qui n’a pas peur de se tenir droit quand une majorité baisse la tête.

Au-delà du reflet de la personne, ce texte a profondément influencé tout un mode de penser les révolutions comme celles conduites par les mouvements de contre culture des années d’après guerre. Mis en perspective avec Walden, ce texte est une pierre angulaire qui a permis de cristalliser un genre littéraire entier. On retrouve d’ailleurs de nombreuses références à Civil Disobedience chez John Muir, Rick Bass, Edward Abbey et chez de très nombreux autres auteurs.

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5 réponses à “Désobéissons civilement !

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