Lettres et littérature américaines

Le blog nature writing

Edward Abbey, increvable !

koyaanisqatsiVoici un de mes auteurs préférés du Grand Ouest américain : Edward Abbey, bien que je n’ai présenté que peu de ses livres sur ce blog (The Monkey-Wrench Gang (1975) et Confessions of a Barbarian (1990)). Edward Abbey est célèbre dans le milieu du nature writing pour ses frasques et sa verve, son côté polémiste. Cependant, on oublie parfois trop facilement qu’il écrivait avec beaucoup d’humour et d’auto-dérision, ne considérant pas tout ce qu’il disait et écrivait comme sérieux. Ceci ne l’a pas empêché d’écrire de nombreux essais pourtant sérieux que l’on peut trouver dans The Journey Home (1971) ou dans le livre qui nous intéresse aujourd’hui : One Life at a Time Please, publié en 1978.

Ce recueil est un peu étrange puisqu’il se divise en quatre parties : des essais ou articles politiquement engagés ; des extraits de journaux de voyage et expédition principalement dans les canyons de l’Utah ; et des critiques de livres et d’auteurs. La dernière partie est un ajout de la dernière ré-édition du livre sobrement intitulée « Nature Love ». Un doux mélange qui garde toutefois une cohérence dans le message global, en plus de son côté irrévérencieux : « If there’s anyone still present whom I’ve failed to insult, I apologize » (S’il reste quelqu’un qui ne s’est pas senti insulté, qu’il m’en excuse) écrit-il dans les remarques préliminaires qui tient lieu de préface dans la version de 1987. Il est toujours délicat de présenter un recueil comprenant autant d’éléments disparates de par la forme et le fond et je ne tiens pas à tomber dans l’exhaustivité non plus.

Les différents essais constituant la première partie de One Life at a Time Please sont juste excellents ! Edward Abbey n’est pas réputé pour mâcher ses mots et brosser les gens dans le sens du poil, et il ne fait pas exception à la règle. Ce qui importe avant tout est la relation de l’homme à l’environnement, le futur des parcs nationaux et la démocratie. Ainsi, l’auteur pose de nombreuses questions sur la pertinence des politiques en matière de production agricole, pointant du doigt les dysfonctionnement, les aberrations d’un système productiviste. La question globale soulevée est celle de la démocratie qui est mise à mal pour les bénéfices de quelques lobbies.

Monumentvalley

Edward Abbey va mettre à mal la rhétorique de l’industrie du bétail qui piétine et détruit les espaces sauvages au nom de la liberté d’entreprise et la nécessité de faire des bénéfices, dénonçant par la même occasion la connivence avec les organismes publics comme les services nationaux des forêts, ou les Etats eux-mêmes. Et pourtant clame-t-il, ces mêmes organismes publics constatent une nette et inquiétante dégradation des forêts et parcs nationaux, la flore ne pouvant plus repoussée, la faune ne pouvant subvenir à ses propres besoins. « Et il faut en plus chasser les derniers prédateurs de ces parcs naturels ? » s’étonne-il plus loin. Tout ceci ne rejoignant qu’une seule et même politique, celle du toujours plus : les villes de taille disproportionnée par rapport à la région où elles sont implantées, nécessitant des aménagements colossaux néfastes pour l’environnement. À ce titre, Edward Abbey prend l’exemple de l’Arizona et du développement de ses villes principales impliquant une consommation croissante en eau et électricité. Comment trouver toujours plus d’eau dans une région désertique ? En construisant toujours plus de barrages et en asséchant les rivières, détruisant alors tout un écosystème.

We cannot creep from quantity to quality. It’s high time we told the little cabal who run this state that Tucson is big enough, Phoenix is big enough, Arizona is big enough. What we need is not more growth but more democracy.

Il est impossible d’échanger la quantité pour la qualité. Il est grand temps de dire à la petite cabale qui dirige cet état que Tucson est assez grande, que Phoenix est assez grande, que l’Arizona est assez grand. Nous n’avons pas besoin de plus de croissance mais de plus de démocratie.

 Même si le propos d’Edward Abbey peut parfois — pour ne pas dire souvent — être provocateur et caricatural, il soulève de nombreuses questions sur la société en devenir et surtout sur la place laissée aux espaces naturels. S’ensuivent alors deux courts textes aux titres racoleurs : « Theory of Anarchy » et « Eco-Defense ». Les rapports de force étant biaisés entre le citoyen et les politiques d’une part et entre l’homme et la nature d’autre part, il appelle son auditoire à faire de la résistance passive au nom de la démocratie. Oublions les grands rassemblements humains pour privilégier les communautés jeffersoniennes, autonomes et éthiques. Le déséquilibre au sein de la société humaine se retrouve exacerbé dans les rapports entre l’homme et la nature.

VoiCbIf a stranger batters your door down with an axe, threatens your family and yourself with deadly weapons, and proceeds to loot your home of whatever he wants, he is committing  what is universally recognized as a crime. […] The American wilderness, what little remains, is now undergoing exactly such an assault. With bulldozer, earth mover, chainsaw, and dynamite the international timber, mining, and beef industries are invading our public lands — property of all Americans — bashing their way into our forests, mountains, and rangelands and looting them for everything they can get away with.

koyaanisqatsi_14Si un étranger défonce votre porte avec une hache, vous menace vous et votre famille avec des armes et ensuite pille votre maison de tout ce qu’il veut, il est en train de commettre ce qui est universellement reconnu comme étant un crime. Les espaces sauvages américains, ou du moins ce qu’il en reste, subissent actuellement le même type d’assaut. Avec des bulldozers, des engins de terrassement, des tronçonneuses, et de la dynamite, les industries forestières, minières et bovines internationales envahissent le territoire public — qui appartient à tous les Américains — se frayant un passage à travers nos forêts, nos montagnes, nos plaines et emportent avec eux tout ce qu’ils peuvent piller.

En reprenant les méthodes dignes du gang de la clé à molette, il demande à tous ceux qui se sentent concernés de résister et de saboter tout ce qui peut l’être au nom de la vie et du respect de la vie sur terre.

Que l’on soit d’accord ou non avec Edward Abbey n’est pas le plus important. A mes yeux, ce qui compte davantage est le fait qu’il interpelle, qu’il pointe du doigt des défaillances inhérentes au système capitaliste et productiviste, que ce système économique et social n’est viable pour personne. Que l’on souhaite ou non se lancer dans le sabotage systématique de tout ce qui représente une menace pour l’environnement n’est pas non plus ce qui importe. Je pense sincèrement qu’Edward Abbey souhaite qu’il y ait une prise de conscience massive du décalage entre nos sociétés technocratiques et l’environnement qui les héberge. Il est temps de passer à une autre forme de régime : celui de la biocratie où la vie prime sur le reste.

images

La deuxième partie de One Life at a Time Please est un retour à la nature progressif. En effet, le premier extrait de journal parle de la ville de San Francisco et de ses environs, puis les extraits conduisent le lecteur dans les canyons de l’Utah, sur le lac Powell, sur les berges du Colorado, dans le désert des Hopis. Un retour est encore possible peut-on lire entre les lignes, mais il appartient à nous de faire le premier pas. Sortons et apprécions le monde, une bonne fois pour toute ! Bref, un livre à mettre entre toutes les mains, c’est de l’impératif !

Les photos qui ont accompagné cet article viennent du film Koyaanisqatsi (1983), réalisé par Godfrey Reggio. Ce film est absolument sublime, il consiste en 1h20 de paysages du désert et urbains, et montre sans un seul mot mis à part Koyaanisqatsi le déséquilibre dans l’ordre des choses le tout sur du Philip Glass. Si vous avez occasion de voir ce film, n’hésitez pas une seule seconde !

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2 réponses à “Edward Abbey, increvable !

  1. keisha41 01/19/2014 à 14:56

    Je n’arrive pas trop à détecter si ces articles proviennent de Un fou ordinaire ou Désert solitaire en français? Quoiqu’il en soit, Abbey, c’est grandiose, et à relire.
    Merci pour les références du film dont sont tirées les photos, je ne connaissais pas.

    • lavieen4d 01/19/2014 à 18:16

      Ni l’un ni l’autre ! C’est d’un tout autre livre, qui ne semble pas être traduit en français.

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