Lettres et littérature américaines

Le blog nature writing

Descente dans le Grand Canyon

Le dernier texte sur lequel je me suis penché est un peu particulier, il s’agit d’une nouvelle de non-fiction basée sur une descente du Grand Canyon de 9 jours par Laurie H. McMillin, une universitaire américaine qui travaille sur le nature writing. Dans le cadre de l’ISLE (Interdisciplinary Studies in Literature and Environment, le journal publié par l’Association for the Studies of Literature and the Environment) elle a publié un court texte fort intéressant sur cette courte expédition. Il est intéressant de temps de temps de troquer le regard de l’écrivain/artiste pour celui du critique, et c’est exactement à ce jeu que  Laurie H. McMillin s’est prêtée avec « Words, Times, and Worlds: Nine Days in the Grand Canyon » (Mots, temps et mondes : neuf jours dans le Grand Canyon).

Le récit en soi est assez banal — autant que peut l’être une descente en canoë de cette région mythique — mais ce qui m’a particulièrement touché est le jeu entre mots et mondes (words et worlds en anglais qui s’écrivent et se prononcent presque pareil), ainsi introduit-elle les premières lignes :

Boaters in the Grand Canyon often say they feel as if they are in another world, another time. They say they forget the outside world, and it forgets them. Time expands; it drifts. Worlds and times collide in the canyon, and the words we know — the language we have — are part of the current we ride on — and in.

Dans le Grand Canyon, les canotiers disent souvent qu’ils ont l’impression d’être dans un autre monde, dans un autre temps. Ils disent oublier le monde extérieur, et que celui-ci les oublie. Le temps s’étale, il devient errance. Les mondes et les temps s’entrechoquent dans le canyon, et les mots que nous connaissons — notre langage — font partie du courant sur (et dans) lequel nous glissons.

Le temps s’oublie et devient partie intégrante du paysage, et le paysage devient aussi le temps. La descente est le temps et il n’est plus mesuré en heures et en jours mais en kilomètres parcourus. Pourtant, le temps ne peut être pris en compte de manière linéaire puisque les couches et strates géologiques — du temps donc — donne un cachet tout particulier à la descente de la rivière et dans les temps géologiques. Ainsi, le temps demeure figé dans les parois du canyon et peut être scruté et visualisé avant d’être verbalisé par l’artiste. Enfin, les mots deviennent les outils de mesure du paysage et du temps en les fixant sur le papier. Le texte, paysage de mots, reconstruit l’histoire et l’idée, recrée les mondes et les temps. La lecture du texte donne tout le sens au pluriel de « mondes » puisque chaque lecteur lit de manière différente un texte — de par son lexique, son expérience, son attention, etc. Et c’est justement ce qui fait tout l’intérêt du texte littéraire : la pluralité de lectures. Mais l’auteur va plus loin, pour elle nous avons chacun notre monde puisqu’il est vu et comprit par le langage :

The historian of religion William Paden uses the term « world » as « a descriptive word for what a community or individual deems is the ‘reality’ it inhabits. » For him the world is not something objectively « out there » that we all somehow share. Instead, as he sees it, every community « acts within the premises of its own universe, its own logic, and develops its own answers to its own questions. » Everybody lives, for the most part, with a sense that his or her point of view, constructed by language, time, history, and culture, is the real, is the world.

L’historien des religions William Paden emploie le terme « monde » comme « un mot pour décrire ce qu’une communauté ou un individu juge comme étant la ‘réalité’ qu’il habite. » Pour lui le monde n’est pas à proprement parlé quelque chose qui est un « là-bas » partagé en quelque sorte par tous. En revanche, comme il l’entend, chaque communauté « agit dans les limites de son propre univers, de sa propre logique, et développe ses propres réponses à ses propres questions. » Tout le monde vit, dans la plupart des cas, avec à l’idée que son point de vue, construit par le langage, époque, histoire et culture est le réel, est le monde.

Que voyons-nous ? Que lisons-nous ? Le monde d’une personne au lexique restreint est-il visuellement plus restreint ? Et qu’en est-il de sa perception ? Toutes ces questions affleurent dans ce texte qui renferme plus qu’il ne montre. La limite imposée par le vocabulaire, qui par essence est fini, n’est-elle pas aussi une contrainte à notre compréhension du monde ? Finalement, pour embrasser pleinement et entièrement le monde il faudrait casser ces limites en « oubliant » le langage qui ne fait que comprimer dans des cases de notre inconscient le monde qui nous entoure. Serait-ce donc ça une épiphanie, la perception du monde de manière non verbalisée, le monde en connexion directe avec soi-même ? Qu’y a-t-il au-delà des mots ? « Is there a canyon beyond our names of it? Do we ever comprehend the canyon beyond words? » (Y a-t-il un canyon au-delà des noms ? Nous arrive-t-il de concevoir le canyon au-delà des mots ?)

Le nature writing n’est pas qu’un genre littéraire, c’est aussi une façon de voir et de questionner le monde et la place de l’homme. Le regard, l’art, et finalement le monde sont interprétés et digérés par l’homme à travers un même biais : le langage et le tour de force de Laurie H. McMillin est d’avoir réussi à soulever de nombreuses interrogations sur ce qui nous permet de comprendre : les mots. Les mots ont un sens et c’est peut-être ainsi que l’on peut prendre conscience de leur importance et de leur bon usage, en observant et en appréciant le monde.

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5 réponses à “Descente dans le Grand Canyon

  1. Mary 03/24/2014 à 11:42

    C’est très intéressant. La nature writing a cet avantage, comme vous le dites, de poser les questions du temps et de notre rapport à l’environnement : distance, nature, bruits, air, des questions qui sont habituellement peu abordées en littérature classique. Il en résulte que l’homme se confronte à lui-même, puisque souvent ses repères « physiques » eux-mêmes sont remis en cause.

    Je suis en train de relire « Indian Creek » car je me suis aperçue que je ne l’avais pas chroniqué sur mon blog, oubli grossier, ce qui me permet en outre de le relire avec des yeux plus adultes et plus avertis. C’est encore mieux que dans mes souvenirs ! D’un certain côté, il apprivoise son environnement (il est bien obligé) mais l’inverse est aussi vrai. Il se met à formater son esprit, il réapprend tout ou presque. Plus d’impressions dans quelques jours.

    Merci pour ce bel article, à bientôt
    Mary

    • lettresus 03/24/2014 à 19:41

      Merci pour votre remarque ! Ce sont effectivement des traits communs à la plupart des auteurs du nature writing : employer le bon mot pour décrire ce que personne d’autre ne saurait voir. C’est d’autant plus vrai pour les écrivains du désert (Utah, Nouveau Mexique, d’un côté et Grand Nord de l’autre) à ce titre, il faut lire Mary Austin ou Barry Lopez qui sont des maîtres en la matière !
      J’ai hâte de lire votre article sur Indian Creek !

      • Mary 03/24/2014 à 20:43

        J’avoue mal connaître les écrivains du désert. Il faudrait que je tente à l’occasion. Pour le moment, en tous les cas, je suis encore pour quelques pages dans une tente à moins vingts degrés 🙂

  2. folfaerie 03/31/2014 à 21:45

    Je n’ai pas lu cet ouvrage, mais ça me rappelle un peu Good-bye to a river de John Graves, mais d’une manière différente; Je suis en retard pour chroniquer aussi le voyage de William Bartram, je crois que j’en t’en ai parlé il y a un an ou plus… heureusement que la fin de la licence approche, je vais pouvoir me consacrer entièrement à la lecture :-))

    • lettresus 03/31/2014 à 21:53

      Ce n’est pas vraiment un livre, c’est une nouvelle publiée dans un journal (ISLE), à ma connaissance l’auteur n’a pas publié de livres ou recueils. William Bartram !! J’ai hâte de lire ça ! (Et effectivement, c’est une conversation qui me dit quelque chose) 😉

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