Lettres et littérature américaines

Le blog nature writing

Croire n’est pas savoir

Cascade, Pays de Galles Voilà plusieurs semaines que je n’ai rien posté, faute de temps essentiellement… Pourtant les lectures s’accumulent ! Au fil de différentes lectures, je suis tombé sur une perle, un extrait de Resurgence (1998) de Barry Lopez intitulé « The Language of Animals ». Cet extrait est publié dans un recueil d’essais et de nouvelles : A Place on Earth (2003), une anthologie compilée par Mark Tredinnick et dédiée au « sense of place« , concept abordé sur ce blog à plusieurs reprises. Cette anthologie est vraiment fascinante à plusieurs titres : les textes et auteurs sont très divers et tous offrent une vision globale du rapport entre l’homme et son environnement. Il n’y a pas une vision, une vérité mais un ensemble holistique. Chacun des extraits choisis par Mark Tredinnick mérite qu’il soit présenté plutôt que de brosser une vision générale et trop vague de cet ensemble.

Je pensais avoir déjà présenté Barry Lopez ou du moins certaines de ses publications, et il s’avère que ce n’était pas le cas… Il était temps de réparer cet affront ! « The Language of Animals » montre les débuts de la réflexion de Barry Lopez sur la place de l’homme dans le monde, et surtout de son rapport au monde. Sortant de l’université, la tête pleine de concepts, il a dû rapidement réapprendre à écouter le monde. Le savoir n’est pas qu’académique, et l’ensemble des savoirs qui demeurent inaccessibles à l’homme dépasse l’entendement. Les connaissances et les savoirs qui sont inhérents à chacun d’entre nous ne sont pas figés ou tout au moins ne le devraient pas. Il faut accepter de les remettre en question et surtout de comprendre que tout savoir est incomplet.

When I moved in the McKenzie valley I saw myself beginning a kind of apprenticeship. Slowly I learned to identify indigenous plants and animals and birds migrating through. Slowly I began to expand the basis of my observations of their lives, to alter the nature of my assumptions. Slowly I began to recognize clusters of life in the valley as opposed to individual, isolated species.

Quand j’ai déménagé dans la vallée McKenzie, je me suis vu entamé une sorte d’apprentissage. Lentement j’ai appris à identifier la faune et la flore indigènes, à reconnaître les oiseaux migrer vers le nord. Lentement, j’ai commencé à étendre la base de mes observations de leur vie, à altérer la nature de mes idées reçues. Lentement, j’ai commencé à reconnaître des ensembles de vies dans la vallée, et non plus des espèces individuelles et isolées les unes des autres.

Rivière de l'Aven, entre Pont-Aven et Port Manec'hOn finit par comprendre que tous les savoirs sont liés, imbriqués les uns dans les autres, et qu’à l’instar du monde, les savoirs et les environnements fonctionnent en écosystèmes. Notre regard sur ces écosystèmes peut être altérer de plusieurs manières, d’abord en les modifiant, ou en modifiant notre façon de les comprendre et de les regarder. Ainsi, la vision de Barry Lopez a évolué, d’un regard morcelant son monde, il a fini par embrasser la vallée en un ensemble unique et holistique.

Cependant, la réflexion ne peut se limiter à ce simple constat sur le monde, l’homme fait partie du monde, et il est important qu’il comprenne quelle place lui est assignée. Or comment ne pas s’exclure ou se mettre à l’écart si les outils qui sont à disposition ne permettent pas ce positionnement. L’instinct qui est l’apanage de l’animal n’est plus la force qui pousse l’homme, en effet, la raison et le rationnel sont au coeur du fonctionnement de nos sociétés et de nos modèles. « The rational mind posits there is little to be learned from animals unless we discover a common language and can converse » (L’esprit rationnel part du principe qu’il n’y a que peu à apprendre des animaux à moins que nous découvrions un langage commun et que nous puissions converser avec eux). L’animal ici est l’animal sauvage et pas celui domestique.

This puts this emphasis, I think, in the wrong place. The idea shouldn’t be to for us to converse, to enter into some sort of Socratic dialogue with animals. It would be to listen to what is already being communicated. To insist on a conversation with the unknown is to demonstrate impatience, and it is to imply that any such encounter must include your being heard.

Ceci ne met pas l’accent au bon endroit, je pense. L’idée ne devrait pas être pour nous de converser, de dialoguer à la manière de Socrates avec les animaux. Ce serait plutôt d’écouter ce qui est déjà communiqué. Insister sur une conversation avec ce qui est inconnu ne revient qu’à faire montre d’impatience, et il revient à insinuer qu’une telle rencontre doit aussi comprendre qu’il faut que nous soyons entendus.

C’est à ce moment dans l’extrait que Barry Lopez va reprendre le concept de communauté cher à Aldo Leopold (cf « Land Ethic » de A Sand County Almanac, 1948) : « responsible occupancy » ou occupation responsable. Cette occupation responsable revient à reconnaître le besoin pour les plantes et animaux le droit à un espace pour vivre, et surtout de comprendre qu’ils font partie de notre monde. En effet, en se constituant en civilisations l’homme a laissé derrière lui ce rapport direct avec le monde au point d’oublier qu’il n’y a pas que les savoirs développés par ses soins qui sont importants. Comme il n’y a pas qu’une seule et unique forme d’intelligence chez l’homme, il n’y a pas qu’une seule et unique forme de savoir au monde.

Pontypridd, Wales

To « hear » wild animals is not to leave the realm of the human; it’s to expand this realm to include voices other than our own. It’s a technique for the accomplishment of wisdom. To attend the language of animals means to give yourself over to a more complicated, less analytic awareness of a place. It’s to realize that some of the so-called equations of life are not meant to be solved, that it takes as much intelligence not to solve them as it does to find putative answers.

« Être à l’écoute » des animaux sauvages ne veut pas dire quitter le règne de l’humain ; cela veut dire qu’il faut étendre ce règne et y inclure des voix autres que la nôtre. C’est une technique pour atteindre la sagesse. Être à l’écoute du langage des animaux revient à dire que l’on s’abandonne à une conscience plus complexe et moins analytique de l’espace. Il revient à réaliser que certaines des équations de la vie ne sont pas faites pour être résolues, qu’il faut autant d’intelligence pour les laisser sans réponse que pour y apporter des réponses putatives.

Ainsi, en enfermant les différents types de savoirs, qu’ils soient inhérents à l’homme ou non, nous nous fermons aussi à une compréhension plus globale et décloisonnée du monde. La communication entre les savoirs et les systèmes doit aboutir sur une compréhension mutuelle et réciproque des choses constituant le monde, bref sur un écosystème global. A défaut de tendre l’oreille, tendons l’esprit à la manière de Barry Lopez.

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2 réponses à “Croire n’est pas savoir

  1. CLODE CARRON 09/12/2014 à 17:23

    Merci pour cette belle découverte, je n’ai pas encore eu l’occasion de découvrir les œuvres de cet auteur, contemporain? et il vogue dans quel univers littéraire en général?

    • lettresus 09/12/2014 à 17:31

      Bonjour, merci de laisser un commentaire !
      Barry Lopez travaille essentiellement sur la relation entre l’homme, la nature et les animaux. Il a longtemps travaillé sur les peuples du Grand Nord. Ses grandes thématiques sont le froid, l’arctique, les inuits, la faune et la flore septentrionales.

      Bonnes lectures à vous,

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