Lettres et littérature américaines

Le blog nature writing

Tout un monde à déboulonner !

J’en ai parlé précédemment, et je pense que l’occasion est bien choisie pour introduire un autre roman qui a littéralement bouleversé le monde des mouvements écologistes radicaux dans leurs modes d’actions, leur existence et leurs discours. Il ne s’agit pas d’Arne Naess car il s’en inspire, ou de Dave Foreman (qui après avoir quitté Greenpeace a fondé Earth First!), mais du Monkey-Wrench Gang (1975) ou en français Le gang de la clé à molette. Contrairement aux autres ouvrages traitant des relations entre littérature engagée et écriture de la nature il ne s’agit pas ici d’un essai, d’un pamphlet, ou d’un ouvrage cherchant à éveiller les consciences. Edward Abbey en écrivant The Monkey-Wrench Gang voulait avant tout inventer une histoire hilarante, désopilante et parfois un peu dérangeante. Il est arrivé à ses fins de manière absolument admirable. Tout se trouve dans le détail, prenez par exemple l’incipit :

This book, though fictional in form, is based strictly on historical fact. Everything in it is real or actually happened. And it all began just one year from today. E. A.

Ce livre, bien que prenant la forme d’une fiction, est strictement basé sur des faits historiques. Tout ce qui y est dit est vrai ou s’est vraiment passé. Et tout commença il y a tout juste un an aujourd’hui. E. A.

L’histoire, car il s’agit tout de même d’une fiction, est assez simple : 4 personnages venus d’horizons très divers se retrouvent pour déboulonner un système qui met à mal l’environnement et la nature sauvage. Premièrement il y a Seldom Seen Smith, un mormon marié à plusieurs femmes organisant des excursions en canoë-kayak et des sorties dans le désert pour des touristes. Ensuite vient Hayduke, un ancien béret vert, alcoolique, misogyne, violent, vulgaire et ne pesant jamais le pour ou le contre de quoi que ce soit. Bonnie Abbzug, une jeune WASP (« White Anglo Sexy Protestant » pour reprendre Hayduke) fiancée au docteur Sarvis est elle une jeune féministe qui ne s’en laisse pas compter. Enfin le docteur Sarvis qui lui est un riche quinquagénaire anarchiste et représente un peu la conscience de cette équipée sauvage.

Ces quatre compagnons traversent l’Utah de long en large pour détruire un système entier qui représente une réelle menace pour le désert de l’Utah. Leurs actions passent par du sabotage d’engins de chantier, la destruction de panneaux de signalisation, le dynamitage de ponts, de train, d’une tentative de destruction d’un barrage hydroélectrique, d’une consommation excessive d’alcool et de haricots rouges, de sabotages d’arbres (en plantant des barres à mine pour que les bûcherons ne puissent plus les abattre), &c, &c. Il est évident qu’ils sont rapidement recherchés d’abord par les milices locales, puis par la police et enfin, l’apothéose par le FBI.

Ce qui différencie fondamentalement Edward Abbey des autres auteurs présentés ces dernières semaines est qu’il va bien au-delà de la simple prise de position et de l’argumentation qui accompagne sa prise de parti. En effet son objectif est sensiblement différent. A travers cette histoire il ne cherche pas à changer sur le long terme la société, ou même à faire prendre conscience des risques écologiques et sociaux que le système néolibérale colporte. L’action se doit d’être directe car le processus de réflexion à la Wendell Berry ou à la Rachel Carson ne correspond plus au calendrier. L’action se doit d’être directe car il faut agir dans l’urgence en impliquant des personnes localement et non plus au niveau national à travers de grands organismes ou lobbies comme la Sierra Club Association ou la Wilderness Society (respectivement créées par John Muir en 1892 et Aldo Leopold en 1935). The Monkey-Wrench Gang marque aussi l’avènement de ce que l’on appelle le « grass root ecology » ou l’écologie de la base qui va privilégier l’action directe ou une mobilisation pour une cause bien particulière (ouverture d’une zone industrielle, implantation d’une centrale nucléaire, création d’un espace protégé, &c) plutôt qu’une mobilisation pour une cause nationale ou internationale (comme la chasse à la baleine, l’effet de serre ou la diminution de la biodiversité).

Au regard de ces nouveaux éléments, la portée de The Monkey-Wrench Gang implique une autre définition de cette autre forme d’engagement à travers la littérature : la littérature active. Ce qui différencie aussi Abbey de Berry, de Leopold ou encore de Carson est qu’il va s’adresser directement au lecteur, en lui expliquant qu’il est dans son bon droit en déboulonnant les rouages du système (ce qui n’est pas non plus sans rappeler Civil Disobedience de Thoreau). Voici un extrait où Hayduke et Seldom Seen Smith sont occupés à couper des barrières et clôtures de fils barbelés :

« You can’t never go wrong cuttin’ fence, » Smith would say. « Especially sheep fence. » (Clunk!) « But cow fence too. Any fence. »

« Who invented barbed wire anyhow? » Hayduke asked. (Plunk!)

« It was a man named J. F. Glidden done it; took out his patent back in 1874. »

An immediate success, that barbwire. Now the antelope die by the thousands, the bighorn sheep perish by the hundreds every winter from Alberta down to Arizona, because fencing cuts off their escape from blizzard and drought. And coyotes too, and golden eagles, and peasant soldiers on the coils of concertina wire, victims of the same fat evil the wide world over, hang dead on the barbed and tetanous steel.

« You can’t never go wrong cuttin’ fence, » repeated Smith, warming to his task. (Pling!) « Always cut fence. That’s the law west of the hundredth meridian. East of that don’t matter none. Back there it’s all lost anyhow. But west, cut fence. » (Plang!)

« Tu ne peux jamais avoir tort à couper les clôtures » Smith avait l’habitude de dire. « En particulier les clôtures des moutons. » (Clunk!) « Mais les clôtures des vaches aussi. N’importe quelle clôture. »

« Mais qui a inventé le fil barbelé ? » Demanda Hayduke. (Plunk!)

« C’est un homme appelé J. F. Glidden qui l’a fait. Il l’a breveté en 1874. »

Un succès immédiat ce fil barbelé. Maintenant les antilopes meurent par milliers, les mouflons périssent par centaines chaque hiver entre l’Alberta en descendant jusqu’en Arizona parce que les clôtures coupent leur fuite contre le blizzard et la sécheresse. Sans oublier les coyotes, et les aigles royaux, et les paysans-soldats empêtrés dans ce concerto de fils, victimes à travers le monde de ce même mal, pendus à l’acier acéré et tétaneux.

« Tu peux pas avoir tort à couper les clôtures, » répétait Smith qui se réchauffait à la tâche. (Pling!) « Coupe toujours les clôtures. C’est la loi à l’ouest du centième méridien. A l’est il ne reste plus rien de bon. Là bas, tout est perdu de toute manière. Mais à l’ouest, coupe les clôtures. » (Plang!)

Le fait que l’auteur mette en avant l’action directe pour lutter contre la destruction de la nature sauvage change complètement le discours de certains mouvements.  C’est d’ailleurs dans ces années que le groupe Greenpeace entre sur scène, puis plus tard Earth First! qui reste encore aujourd’hui peu connu car beaucoup moins médiatisé (ici le site internet de Earth First! — en anglais). Qui plus est, Abbey (et les autres auteurs participant eux aussi dans cette forme de littérature active) ne va plus poser les problèmes en termes de bien et de mal mais sur une notion de devoir. Ce n’est plus la morale de la société qui est remise en question mais celle de l’individu : peut-on ne rien faire ? La réponse est forcément négative. Ce qui est très marquant est aussi le fait que l’auteur interpelle directement le lecteur et l’invite aussi à saboter la machine-système. On retrouve d’ailleurs de nombreux éléments dans « Hetch Hetchy Valley » de John Muir et dans The Book of Yaak de Rick Bass.

The Monkey-Wrench Gang est un ouvrage qui transcende un peu les genres et pousse les limites de la littérature engagée dans l’après l’art pour prendre en compte les réalités du terrain à travers l’urgence de la mobilisation et le besoin de l’action directe. De la même manière, ce livre par ce qu’il a engendré ne peut être que littérature et fait aussi partie de l’Histoire des mouvements écologistes et de la formation des branches radicales.

La suite de ce livre (Hayduke Lives!) publiée peu après le décès d’Edward Abbey en 1989, est une autre œuvre d’art qui a permis la cristallisation du concept de « eco-warrior » ou éco-combattant et de ses règles, ce qui sera l’objet d’une prochaine présentation.

En attendant, je vous souhaite de bonnes lectures !

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2 réponses à “Tout un monde à déboulonner !

  1. Pingback: Edward Abbey, increvable ! | Lettres et littérature américaines

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