Lettres et littérature américaines

Le blog nature writing

John Haines, ce solitaire du grand nord

Voici un autre livre des éditions Gallmeister, et je les remercie chaudement pour cette lecture qui s’est révélée exaltante et rafraîchissante, c’est le moins que l’on puisse dire ! John Haines a écrit en 1989 Vingt-cinq ans de solitude (traduit par Camille Fort) ou The Stars, the Snow, the Fire en anglais, relatant son expérience dans l’Alaska depuis son arrivée en 1947. Il s’agit d’une œuvre de non-fiction qui se passe au cœur de cette région septentrionale, près de Richardson. L’auteur dresse une succession de tableaux sur sa vie en solitaire dans les bois et montagnes de l’Alaska, où il vit de chasse, pêche, de son potager et de quelques conserves. Comme dans la plupart des livres denature writing, l’homme raconte une vie, généralement la sienne mais celle-ci ne constitue pas le cœur du livre. Ici, ce qui ressort est avant tout l’imprégnation de John Haines dans un espace encore sauvage, la façon dont il va comprendre petit à petit qu’il fait partie de ces lieux.

D’autres s’y sont essayés comme Henry David Thoreau, Annie Dillard, Aldo Leopold, Edward Abbey et Rick Bass avec plus ou moins de réussite. On retrouve dans Vingt-cinq ans de solitude tous les ingrédients du trappeur à la Jack London, le romantisme en moins. En effet, ici rien n’est romancé ou arrondi dans le but de faire rêver. L’auteur porte un regard dur, parfois cru sur son habitat et c’est de là que surgit la poésie et l’enchantement. On peut parler parfois d’une forme de trivialité proche des poèmes de Gary Snyder où le quotidien et l’intime ne sont plus en embarras mais une partie d’un tout, une clé qui permet d’ouvrir les portes d’une autre compréhension et appréhension du monde.

Vingt-cinq ans de solitude peut être qualifié de roman d’apprentissage, en effet, dans les premiers chapitres, le narrateur/auteur se place un peu en retrait et regarde le monde autour de lui, écoute d’une oreille attentive les conseils et histoires de trappeurs plus expérimentés : « assis en face d’Allison, j’ai peu parlé. Je garde le silence parce que je suis jeune et que j’ai peu de choses à raconter : c’est mon rôle, à ce moment, d’écouter, d’observer les visages et les gestes de ces deux hommes qui ne sont plus de première jeunesse. » Tout est apprentissage et il semble que l’Alaska représente un renouveau pour Haines, réapprendre à écouter et à parler, à se comporter, apprendre à chasser, piéger et parer le gibier. Rapidement, Haines comprend que le superflu n’a pas de place dans un climat hostile et que chaque élément a son importance.

Une autre découpe de peau, plus large, prélevée sur l’arrière-train d’un élan, trempe dans une bassine derrière le fourneau. Les poils sont tombés et j’ai raclé la peau jusqu’à ce qu’elle soit bien nette. Elle trempe à présent dans de la neige fondue mêlée de soude. Je la brasse et l’essore une à deux fois par jour : dans deux semaines, je pourrai la rincer et la tendre jusqu’à ce qu’elle soit sèche et souple. Plus tard je la pendrai dans le fumoir pour la fumer au bois d’aulne bien sec, qui lui donnera une teinte brune plus ou moins foncée. J’y découperai des semelles neuves pour nos mocassins

Certaines thématiques sont récurrentes comme la vie en solitaire — bien qu’il vive avec Jo, sa compagne — le froid et les prédateurs. La solitude se traduit généralement par l’isolement des autres humains et le silence qui règne autour de la personne. Et pourtant à aucun moment l’auteur donne l’impression d’une sorte d’étouffement ou de souffrance liée à la solitude. Au contraire, les choses semblent plus posées et discernables, les rythmes de la nature se fondent en lui et le manque de contact avec d’autres humains est comblé par les bois et animaux. A ce titre, je trouve que l’expérience décrite par Haines est plus complète que dans Winter de Rick Bass qui en plein hiver souffre de ne voir que le postier ou de n’avoir que les « fantômes de la civilisation » à travers l’enregistrement d’émission de radio. Le point d’orgue est atteint à mon sens dans ce court passage :

Aujourd’hui, un cri, un coup de hache, le simple appel d’un corbeau résonnent clairement au loin. Le zézaiement de quelques guêpes venues sur le tard fouiller les soucis d’or bruni, le ronflement d’un bourdon qui s’envole, se pose, repart, tout cela vient remplir les failles que le silence creuse dans la Nature comme dans toute création.

La fin de l’été ici décrit, est un prélude à l’hiver approchant, au froid qui s’installe, au jour qui décline progressivement pour se faire émacié jusqu’à la saison prochaine. Je parlais de livre rafraîchissant, et ce n’est pas pour rien car le froid s’installant, un besoin urgent de se calfeutrer prend le lecteur. Le froid et la neige ne sont pas qu’un coup d’arrêt mais une longue attente qu’il faut faire vivre. Là est tout le problème : il faut (se) faire vivre. Le froid peut s’avérer fatal pour qui n’est pas suffisamment précautionneux. Les imprudents servent alors d’exemple et de mise en garde dans les nombreuses histoires de la région. C’est le cas de Hanson, chargé de livrer le courrier dans les années 1930 sans doute. Malgré le temps, il décide de poursuivre sa route plutôt que de passer la nuit dans un relais. « Il était vêtu pour le climat et emportait une bonne couverture sur son traîneau. Mais ses chiens gémissaient dans la brume froide où le vent était tombé. Eux auraient préféré rester. Quelques jours plus tard, les chiens revinrent en tirant le traîneau derrière eux, mais sans Hanson. »

Le froid n’est pas un danger que pour l’homme, il l’est aussi pour les animaux pris dans les pièges qui meurent de froid avant de succomber de leur blessure. Le froid et la neige effacent l’espace d’un instant toute activité, en effet, un animal mort en hiver peut rester plusieurs jours dans la neige sans que la viande soit gâtée. Les conditions extrêmes exacerbent la capacité d’adaptation de chaque être vivant. Pour Haines, là aussi il comprend que l’hiver est une source inépuisable d’apprentissage et à la fin du livre son regard sur l’hiver a profondément changé.

Le dernier point qui m’intéresse est la présence de l’ours qui est un animal au symbolisme fort dans les livres de nature writing. Cet animal décrit par de nombreux autres auteurs représente un dernier rempart à l’industrialisation du monde, une forme de résilience à la destruction des espaces sauvages. Pour Rick Bass, l’ours renvoie à une hiérarchisation sacrée des espèces, vieille de plusieurs millions d’années. Pour Gary Snyder l’ours est un totem qui maintient le monde en équilibre par sa présence — même invisible. Pour John Haines, l’ours est le maître des lieux, un ange-gardien de la nature sauvage. Même si sa présence est synonyme de danger de mort, l’ours n’est dangereux que quand il se sent en danger, il revient donc à chacun d’apprendre à trouver sa place pour que le monde reste en équilibre.

Vingt-cinq ans de solitude de John Haines est un régal à lire par sa densité, par l’empathie que l’auteur dégage et surtout par la qualité de l’écriture et de la traduction. Le Grand Nord ne m’a rarement paru aussi fascinant !

Ici vous trouverez un avis plus contrasté de ce livre, sur le blog « les passions de Chinouk »

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