Lettres et littérature américaines

Le blog nature writing

Axe Handles

J’ai déjà parlé de quelques textes de Gary Snyder (ici, , ou ici et enfin ) aussi bien de ses textes en prose qu’en vers. Aujourd’hui je vais m’intéresser à un de ses recueils de poèmes : Axe Handles (manches de hache) publié en 1983. Ce qui est fascinant chez Gary Snyder est qu’il mêle trivialité du quotidien à la spiritualité et à l’environnementalisme. Le premier poème qui donne le nom au recueil, « Axe Handles » traite de la confection d’un manche de hache, et « In making the handle/ Of an axe/ By cutting wood with an axe/ The model is indeed near at hand » (En façonnant le manche d’une hache en coupant le bois avec une hache, le modèle est en réalité à portée de main). Se référant à son maître zen ou à Ezra Pound, le poète perçoit un rapport de transmission du savoir dans cet acte d’artisanat. En effet, l’homme (se) construit à partir de modèles, que cette construction soit physique ou mentale. Ainsi, en apprenant à son fils à tailler un manche de hache, Snyder comprend soudain qu’il l’éduque aussi selon un certain modèle : le sien. En perpétuant une tradition et un savoir, la culture se transmet et ne meurt jamais. « Pound was an axe,/ Chen was an axe, I am an axe/ And my son a handle, soon/ To be shaping again, model/ And tool, craft of culture,/ How we go on » (Pound était une hache, Chen était une hache et je suis une hache, et mon fils un manche, qui bientôt façonnera à son tour, modèle et outil, artisan de la culture, et c’est ainsi que nous avançons).

L’idée de la transmission est vraiment prépondérante dans ce recueil et pour l’instant je ne m’intéresserai qu’à la première partie. La transmission se fait de plusieurs manières, entre la vie et la mort, entre les savoirs et les traditions et sur l’idée d’habiter l’espace. Un ami du poète revient sous la forme d’un esprit, et explique que tout n’est que cycle, pas uniquement la vie et la mort, mais tout ce qui est autour. Ce message final est renforcé dans ce poème (For/From Lew) par les répétitions et les situations dissymétriques : tout se répète inlassablement, sans pourtant se ressembler, en effet, transmettre ne veut pas pour autant dire reproduire, mais est davantage une réinterprétation d’une histoire ou d’un savoir, le fait de transvaser des choses. Cette transmission est « all forgot » (toute oubliée) chez l’homme alors qu’elle est naturelle ailleurs. Dans le poème « Among » (parmi) traitant de la survie du pin Douglas, Gary Snyder montre une résistance passive, un refus de renoncer au destin. En effet, « Every fall a lot of little seedlings sprout around it –/ Every summer during long dry drouth they die » (chaque automne de nombreuses petites graines germent tout autour, chaque été pendant la longue période de sécheresse, elles meurent). Et pourtant, cette impasse n’est pas pour autant synonyme d’absence de vie, en effet, la résilience lente du Douglas permet par cycle la croissance de quelques graines en arbre. En plongeant ses racines profondément dans le sol, l’arbre résiste et entre dans un autre cycle, plus lent, plus vaste. « This year, with roots down deep, two live./ A Douglas fir will be among these pines » (cette année, avec ses racines plongeant au plus profond, deux vivent. Un pin Douglas sera parmi ces pins).

C’est aussi dans les profondeurs de la terre que sont ancrés les espaces d’habitation, mais attention ! Habiter ne veut pas dire enraciner ! « Most holes with leaves and twigs around the door,/ nobody in » (la plupart des trous avec des feuilles et brindilles autour de la porte, personne dedans). Comme le pin Douglas, il faut de la patience et de nombreuses répétitions pour passer d’un cycle à un autre, sans pour autant s’y précipiter.

I go on my knees,                                        Je me mets à genou
put the opening to my face                         colle l’ouverture sur mon visage
like a mask. No light;                                   comme un masque. Aucune lumière ;
all smell: sour — warm —                              que des odeurs : aigres — chaudes —
Splintered bones, scats? feathers?               Des os brisés, du vent ? des plumes ?
Wreathing bodies — wild —                           Des corps recroquevillés — sauvages —
Some home »                                               Quelle demeure

Le terrier du renard, animal insaisissable par excellence, renferme tout un tas de trésors inaccessibles et mystérieux. Sont-ce vraiment des os ? des plumes ? Le terrier est-il vraiment habité ? A nouveau, le rapport entre vie et mort est flou, car sous les feuilles mortes demeurent les habitations des animaux des bois, dans les terriers sont entassés les restes de la chasse, nourrissant et façonnant ainsi les renardeaux. Transmission, habitat, cycles. Cette unicité entre ces trois mots est représentée par la rivière dans le poème du même titre « River in the Valley » (Rivière dans la vallée) et finalement, tient en quelques mots : « but the river/ is all of it everywhere ,/ all flowing at once,/ all one place » (mais la rivière est partout à la fois, coulant d’un seul bloc, tout en un espace). La rivière qui ne commence ni ne finit jamais, se jetant dans un autre cours d’eau pour le grossir, jaillissant depuis les nappes souterraines, des montagnes ou des lacs, ne forme qu’un ensemble englobant tout ce qu’elle touche, immobile et toujours mouvante, comme la transmission du savoir. La force tranquille qui se dégage de la rivière est tout aussi implacable que celle des cycles qui régissent le monde. De la source à l’estuaire, c’est une lignée qui est représentée, une lignée qui ne meurt que dans l’oubli, que si le modèle originel est perdu ou corrompu.

Ainsi, pour conclure cet article sur la première partie de Axe Handles, j’aimerais citer un dernier poème « At the Ibaru Family Tomb Tagami village, Great Loo Choo: Grandfathers of my sons », « Drinking with the ancestors/ singing with their sons » (buvant avec les ancêtres, chantant avec leurs enfants).

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