Lettres et littérature américaines

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La Transcendante

Il y a environ deux semaines, j’ai eu une agréable surprise : Marlène Prévot travaillant aux éditions Albin Michel m’a demandé si j’étais intéressé de présenter un roman de cette rentrée littéraire : La Transcendante de Patricia Reznikov. Inutile de préciser que je n’allais pas décliner une telle proposition ! Un grand merci donc à Marlène de s’être perdue sur ce blog !

Tout d’abord, le titre : La Transcendante fait référence au mouvement Transcendantaliste aux Etats-Unis, ici le mot désigne une voie ou une personne – les deux en fait ! Le résumé du livre parle d’ailleurs de ces grands auteurs qui ont contribué à l’émergence d’une littérature américaine : Poe, Emerson, Thoreau, Melville et Hawthorne. Je dois avouer que je m’attendais à lire un roman du style Pilgrim at Tinker Creek d’Annie Dillard, où les références à Thoreau et au Transcendantalisme sont légions. La lecture révéla que j’avais foncièrement tort.

Grand Minou, BrestLa protagoniste principale, Pauline, survit à l’incendie de son appartement à Paris. Tout chez elle est parti en fumée, si ce n’est une édition bilingue de The Scarlet Letter de Nathaniel Hawthorne. Elle décide de partir pour les Etats-Unis, à Boston pour être précis, délaissant sa fille, son divorce et son travail. Sur place, elle erre sans trop savoir ce qu’elle cherche – mais elle sait au moins une chose : elle cherche une réponse à une question qu’elle n’arrive pas encore à poser. Elle fait la rencontre de Georgia, une américaine qui parle français, et qui va l’aider dans sa quête. Cette dernière, professeur de littérature à la retraite, retrace les pas des Transcendantalistes avec Pauline, et tout particulièrement ceux de Hawthorne. Quelques autres personnages interviennent aussi : un libraire vulgaire, un philosophe transit de Pauline et des morts – j’y reviendrai.

Mon sentiment sur ce livre est en demi-teinte, le personnage principal est horripilant et je la trouve assez méprisante à l’égard de son petit monde. En effet, plus rien ne semble avoir prise sur elle ; elle rabroue constamment Georgia qui ne cherche qu’à l’aider, la corrige sans cesse sur les imperfections de son français, se montre soit passive soit à fleur de peau lors des visites et pèlerinages dans les endroits qui ont fait l’Amérique (tout au moins au début). Cette âme charitable qu’est Georgia aime se déguiser pour des raisons qui restent longtemps insondables, ce qui déclenche aussi les ires de Pauline. Autre personnage insupportable : le libraire qui demeure une métaphore tordue et mystérieuse d’Hadès. Je ne comprends pas l’intérêt de lui avoir donné un rôle aussi vulgaire… Heureusement il n’apparaît que rarement.

Pour ce qui est de l’atmosphère du livre, je l’ai trouvée un peu oppressante, en effet, j’ai eu l’impression d’étouffer tellement le personnage de Georgia est encombrant, tant le personnage principal semble prisonnier de son livre (The Scartlet Letter) et de son besoin de réponse. Le fait que la quasi-totalité de l’histoire se déroule sous la canicule renforce cette impression. Il est évident que la canicule est ici une métaphore pour l’incendie et continue de consumer Pauline et son monde. Heureusement, à la fin elle connaît la rédemption à ses yeux et à ceux du lecteur, et la température peut enfin baisser.

Bien que ce début d’article paraisse sévère, les nombreuses sections du livre qui sont consacrées aux écrivains, aux livres d’Hawthorne, à l’histoire américaine sont en revanche poignantes. En effet, ce n’est pas la « grande » histoire qui est racontée, mais celle des hommes et des femmes qui se sont côtoyés, qui ont mûri ensemble. Bref, l’histoire touchante d’hommes et de femmes érigés au rang inconfortable d’héros de la nation. Les aller-retour entre la vie des auteurs, la genèse de leurs ouvrages et celle des personnages de La Transcendante, sont réalisés à merveille. Le paroxysme de cet échange entre les lieux fictifs et les lieux réels est atteint, à mes yeux, lors de la visite de Concord et de ses environs. La description est sobre, efficace et ne manque pas de style.

lumièreJe montai derrière elle [Georgia] une colline boisée. Des racines serpentaient sur le chemin, des pins s’inclinaient sur les tombes. Une lumière de fin d’après-midi filtrait entre les troncs, projetant autour de nous de fins fils d’or. L’endroit était tout tissé d’une paix extraordinaire, une atmosphère contemplative presque palpable, comme une étoffe de lumière immatérielle qui invitait au repos.

C’est aussi dans ce cimetière que Pauline va prendre conscience du pourquoi elle est partie aux Etats-Unis : nous portons tous en nous une lettre écarlate, à l’instar d’Hester Prynne, héroïne d’Hawthorne. La lettre écarlate de Pauline est la rupture brutale avec son histoire, son monde qui s’est volatilisé lors de l’incendie et les marques qu’il a laissé.

Je me laissai tomber sur la terre dure du sous-bois. Les taches de soleil se déplaçaient doucement sur les aiguilles de pin comme la lumière sur de l’eau peu profonde. Les branches au-dessus de ma tête ondoyaient dans la brise. Tant de morts, tant de tristesse, de séparations. De vies pleines de promesses et interrompues.

Ce n’est pas parce qu’un livre montre les incompréhensions de la vie, son côté triste et sa via negativa pour reprendre Annie Dillard qu’il va nous toucher, mais c’est parce que son message et sa portée sont universels, c’est parce qu’ils ont la capacité de raisonner en nous de différentes manières.

Si on transcende un peu ce qui a été dit dans les derniers paragraphes de cet article, on peut percevoir le message universel qui transparaît du livre de Patricia Reznikov : tant qu’il y aura des gens – ici symbolisés par Georgia – pour se souvenir du passé et de la vie du passé, pour le faire resurgir dans notre temps présent, flou, évanescent et insaisissable – Pauline – nous pourrons prendre conscience que dans l’absolu nous ne faisons qu’un. Notre héritage, qu’il soit fictif ou non, est relié à ce que nous sommes et à ce que nous deviendrons. Le fardeau porté par Hester Prynne, par Pauline, par Georgia, et par nous aussi, n’est supportable que s’il est accepté et compris — bref, quand on lui a donné un sens. Tant que Pauline est prisonnière de son temps, tant qu’elle n’accepte pas de regarder froidement son passé et le passé qui l’a conduite aux Etats-Unis, elle ne pourra supporter son fardeau, et il en est de même pour Georgia, qui reste ancrée dans le passé, ce qui la tue à petit feu, incapable de se rattacher au temps présent.

Reste donc le personnage du philosophe transit, Blake (nom d’un célèbre poète romantique britannique), qui lui a accepté son passé familial troublé, qui s’est extirpé hors de ce dualisme entre les temps, qui les a transcendés, et qui vit en harmonie avec lui-même et avec le lieu où il habite : la Nouvelle-Angleterre. Cette harmonie est à mon sens cristallisée quand il part en canoë avec Pauline sur le lac de Walden. Ce lac où Thoreau a passé deux années en solitaire, et qui lui permis d’écrire Walden. Le lac permet à Thoreau de faire le lien entre lui, la nature et Dieu, il décrit d’ailleurs ce lac tel un œil aussi profond et pure que le ciel. Patricia Reznikov utilise ce lac pour la révélation finale de Pauline, lors d’une « promenade romantique ». Ici, il est vite évident qu’il ne faut pas que voir l’aspect romance de la scène. Le romantisme est aussi un regard porté sur la nature, un contact avec les éléments dans le but de comprendre le monde et soi, et parfois la transcendance. La baignade finale dans le lac est sans aucun doute un baptême, une renaissance pour une nouvelle vie.

Pour conclure, ce livre m’a un peu agacé par certains côtés, mais je pense que les actions et paroles des personnages ne sont que le reflet de leur désastre intérieur. Heureusement, les parties dédiées à l’histoire américaine sont très bien écrites, on en oublierait presque qu’on était en train de lire.

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4 réponses à “La Transcendante

  1. folfaerie 11/01/2013 à 11:35

    Je crois que ton billet reflète bien ce que tu as pensé du livre, ce qui suffit à m’en détourner 🙂 J’ai quand même besoin d’éprouver de la sympathie ou de l’intérêt pour les personnages principaux, mais tu les décris d’une façon telle que j’en serais probablement agacée aussi. Bref, je ne suis pas enthousiaste, mais grâce à ton avis, je m’épargnerai cet achat.

    • lavieen4d 11/02/2013 à 19:39

      La Transcendante est loin d’être un mauvais livre ! Le retournement de situation est aussi salvateur pour le lecteur et c’est à ce moment là que l’on comprend mieux les personnages. Si tu as l’occasion de le trouver en bibliothèque, n’hésite pas l’emprunter, il se lit rapidement et facilement — malgré le côté horripilant du personnage principal ! 😉

      Merci en tout cas de passer régulièrement ici !

  2. myloubook 12/10/2013 à 14:24

    Je partage tout à fait ton avis sur Pauline et n’ai pas du tout adhéré au personnage du cyclope non plus, je n’ai pas vu où tout ça nous menait ! Par contre j’ai aimé me promener dans cette région au XIXe, j’ai fait de belles découvertes et j’ai désormais envie de partir sur les traces de Pauline pour profiter (davantage qu’elle) de ce magnifique voyage.

    • lavieen4d 01/05/2014 à 11:08

      Merci pour le commentaire ! Et oui, ce livre donne envie de voyager, de voir cette Amérique mythique, malgré ses quelques défauts.

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