Lettres et littérature américaines

Le blog nature writing

Un lieu pour soi ?

ImageC’est en lisant une revue spécialisée (ISLE de l’hiver 2012) dans le nature writing que j’ai découvert cette courte nouvelle de Jeff Fearnside : « Place as Self » ou en français : « l’espace comme personne » (si vous trouvez un équivalent en français plus approprié, n’hésitez pas à le donner dans les commentaires). L’ISLE (Interdisciplinary Studies in Literature and the Environment — Etudes interdisciplinaires de littérature et environnement), le pendant de papier de l’association ASLE (Association for the Study of Literature and the Environment — Association pour l’étude de la littérature et de l’environnement) créée au début des années 1990. Déjà, la couverture (image à droite) est évocatrice : un pin à cônes épineux, espèce endémique des Montagnes Rocheuses — bristlecone pine en anglais. Ce pin est surtout connu pour sa longévité, certains spécimens sont vieux de plus de 5000 ans ! Ce pin est un arbre implanté dans un territoire bien spécifique, qui a vu les évolutions du monde se succéder et s’accélérer. Bien que le temps ne semble pas faire défaut à cet arbre, son existence est néanmoins menacée car sa longévité fait qu’il s’adapte moins vite aux évolutions climatiques et besoins de l’homme (bien que des réglementations sur son abattage aient été passées lors de la création des parcs nationaux).

En substance, la couverture inamovible de ce journal est un peu à l’image de ce pin, et s’accorde parfaitement avec la nouvelle de non-fiction de Jeff Fearnside. En effet, l’auteur ouvre en associant l’espace et le temps, les deux étant finalement liés dans la perception d’un endroit. « Ordinarily, however, we think that we can point to any particular place, as if locating it in space roots it in reality » (cependant, généralement, nous pensons que nous pouvons montrer du doigt n’importe quel endroit, comme si le localiser dans l’espace l’enracinait dans la réalité). Ce qu’il faut comprendre c’est que les endroits qui nous étaient familiers, ceux qui font partie de notre histoire, ont changé avec le temps et bien qu’ils restent figés dans notre mémoire, dans la réalité, ils changent ou sont changés continuellement. Comme le dit très bien Lawrence Buell, la topohilie est caractérisée par la valeur que nous attribuons à un espace (The Environmental Imagination, 2001), à son absence de neutralité à nos yeux. La question que Jeff Fearnside pose est donc d’un autre ordre : recherchons-nous un temps révolu — et une image de soi ancrée ou enracinée dans le passé — ou bien est-ce notre refus de voir ce qui nous tient à cœur changer brutalement sans que l’on puisse rien y faire ? Un espace ne peut être décrit et compris que dans le laps de temps tout aussi délimité que cet espace.

Rochester

As writers, we face a Zen riddle of a task: how to portray accurately what can’t be named, can’t be seen, can’t even be found except in our memories, for inevitably, every place we write about has vanished irrevocably before we can pull out our notebooks and lick the tips of our pencils.
Still, we must do our best.

En tant qu’écrivains, nous faisons face à une énigme Zen : comment dépeindre adéquatement ce qui ne peut être nommé, ce qui ne peut être vu, ce qui ne peut même pas être remémorer, car inévitablement, chaque lieu que nous écrivons s’est évanoui avant que nous ayons eu le temps de prendre notre bloc-notes ou de mouiller la pointe de notre crayon.
Et pourtant, nous devons faire de notre mieux.

La prégnance de la mémoire est d’autant plus pesante et prenante pour l’auteur puisqu’il parle d’un pays qu’il a habité pendant quatre ans, le Kazakhstan. De nombreuses questions sont soulevées : le pays qu’il percevait était-il le même que celui des kazakhs? Que reste-t-il de son expérience sur place ? Ne pouvant écrire que de ce qu’il se souvient avoir vu, où commence l’objectivité et où le subjectif prend le relais ? Le pays qu’il a connu a-t-il toujours cours au moment où il l’écrit ? Et qu’en est-il du lecteur ? Est-ce un plongeon dans les souvenirs des pérégrinations de l’auteur dans un espace et un temps qui ne sont plus ? Finalement, que reste-t-il ? « We peer into our memories as scientists into electron microscopes, fully intending to remain impartial, faithful to truth, but in the end, we can only record what we ourselves experienced and saw » (Nous scrutons dans nos souvenirs comme des scientifiques dans un microscope à électrons, entièrement dévoués à demeurer impartiaux, fidèles à la vérité, mais au final, nous ne pouvons enregistrer que ce que nous avons vécu et vu). Et les endroits oubliés, existent-ils encore ? Et ceux jamais observés ou visités, ont-ils jamais existé ?

woods, LopérecCes endroits nous affectent — en bien ou en mal — plus qu’on ne souhaite l’admettre car nous y avons laissé un peu de nous-même, un peu de notre temps, et nous avons gardé un peu de ces endroits en nous aussi. Qui n’a jamais eu un pincement au cœur en repassant devant un bâtiment qui a marqué notre enfance, devant un paysage vestige d’un souvenir de vacances, et se rendre compte que le temps est passé par là. « In this sense, place is very much like a character, and the best writers often treat it as such, as something with a personality of its own and, yes, even a will » (en ce sens, l’endroit est très proche du personnage de fiction, et les meilleurs écrivains le traitent en tant que tel, comme quelque chose qui a une personnalité propre, et même une volonté propre).

Finalement tous ces espaces, tous ces temps, n’ont de sens que s’ils sont rattachés à celui qui les a gardés en mémoire. C’est aussi ça qui est important, ne pas oublier que notre histoire personnelle n’existe pas dans le vide mais qu’elle est attachée et enracinée à différents endroits et qu’il ne tient qu’à chacun d’entre nous de ne pas l’oublier. Est-ce parce qu’un espace n’est plus tel que dans nos souvenirs qu’il n’est pas moins vrai pour d’autres ? N’est-ce pas nous qui reconstruisons aussi les endroits dans lesquels nous avons vécu pour qu’ils soient plus conformes à nos souvenirs et attentes ? En portant un regard nostalgique sur les lieux de notre passé, c’est avant tout sur soi qu’est dirigée la regrettable prise de conscience du temps s’échappant de tout et de tous.

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2 réponses à “Un lieu pour soi ?

  1. Meilleur Broker 11/08/2013 à 23:38

    J’espere que vous avez d autre article de cette trempe sous le coude !

    • lavieen4d 11/10/2013 à 19:57

      Merci ! Certains livres/nouvelles permettent une réelle réflexion, et ce que peut faire Jeff Fearnside nourrit ce questionnement sur qu’est-ce qu’habiter un lieu. Un autre auteur qui est fascinant à ce sujet est Wendell Berry — qui lui aussi n’est que peu traduit en français…

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