Lettres et littérature américaines

Le blog nature writing

Le coeur est l’âme d’un pays

Même si cela va faire bientôt un an que je n’ai rien posté sur ce blog, faute de temps et de motivation, ce n’est pas pour autant que je n’ai pas mis de côté mes lectures sur le nature writing, que ce soit d’œuvres de littérature ou critiques. Après tout, l’écocritique (ecocriticism ou green studies) ne se limite pas au nature writing américain, et interroge aussi sur les relations entre homme et nature au niveau de la société, de l’histoire, des médias, etc. L’écocritique telle qu’elle est définie par ses instigateurs n’est qu’un biais par lequel on regarde et questionne le monde, au même titre que le féminisme, le marxisme et la psychanalyse et le post-structuralisme.  Ce n’est qu’un cadre qui va permettre la structuration et la problématisation d’un regard porté sur le monde et sur l’art, et ainsi positionner le regard critique sur un angle neuf, ou tout au moins différent — ce qui ne fait pas de mal !

Toujours est-il que c’est en gardant cette approche à l’esprit que j’ai abordé d’autres ouvrages ces derniers temps, et en les abordant sous ce rapport entre l’homme et la nature, je me suis rapidement rendu compte que l’histoire implicite pouvait changer fondamentalement. A ce titre, je vais parler d’un livre d’abord adressé aux enfants, aux « jeunes » (et chacun peut y mettre ce qu’il veut derrière ce mot), un livre que je n’avais pas relu depuis quelques années, et étant actuellement le sujet d’une adaptation cinématographique : Le Hobbit (1937) de J. R. R. Tolkien.

Je ne pense pas qu’il soit réellement utile de rappeler toute l’histoire si ce n’est que Bilbo Baggins, un hobbit, est embauché par une troupe de nains, dirigée par Thorin Oakenshield pour récupérer le trésor de ce dernier, car gardé par Smaug un dragon. Bref, il ne s’agit pas le moins du monde de nature writing mais plutôt de fantasy. Pour rappel, le fantasy est un genre littéraire où l’imaginaire, la magie et les créatures humanoïdes imaginées (orques, nains, elfes, etc) jouent un rôle prépondérant.

Ce qui m’a fasciné dans le roman de Tolkien est l’importance du lieu — space en anglais. En effet, les différentes créatures, que ce soit les nains, les hobbits, les goblins ou les elfes et hommes, sont ancrées dans un espace géographique clairement délimité, un espace dans lequel elles se sentent au mieux, car elles y vivent dans une sorte de symbiose. En effet, la description de l’habitation des hobbits est fait de telle sorte qu’elle soit en adéquation parfaite avec le monde qu’ils habitent : une arcadie dans laquelle leurs habitations se fondent à merveille, au point que leur physionomie est elle aussi faite pour la région qu’ils habitent : de petites vallées cultivées, laissant la part belle à des bois et des forêts bienveillants — tout comme le caractère général des hobbits. Ainsi est défini un bon hobbit : une personne à qui rien d’imprévisible ou d’extraordinaire n’arrive. Il en va de même pour le territoire qu’ils habitent, toujours cultivé de la même manière, privilégiant une harmonie de surface sur le long terme, profitant des riches vallées (qui ne sont pas sans rappeler leur bedaine !).

Il en va de même des goblins des Misty Mountains: êtres peu recommandables, fourbes, durs, autant que les montagnes qu’ils habitent, ne laissant pas la place à l’erreur ! Les montagnes de Tolkien ne sont pas synonymes d’élévation de l’esprit comme ce peut être le cas chez d’autres auteurs, mais révèlent un piège, un traquenard,  ralentissent la progression, tout comme les peuples qu’elles abritent !

Les elfes de Mirkwood ne se sentent à l’abri du danger que dans leur forêt inextricable et ne laissent guère de chance à ceux qui s’y aventurent par mégarde, tout comme la forêt manque de mettre un terme à l’expédition vers le mont Solitaire — The Lonely Mountain.

Enfin, les hommes d’Esgaroth jouent un rôle passif jusqu’à ce qu’aucun choix autre que sortir de leur lit ne leur soit imposé. En effet,  ils acceptent sans trop se poser de question le retour du Roi sous la montagne, à savoir Thorin Oakenshield. Ils combattent Smaug le dragon car il ne leur reste plus que la mort comme échappatoire. Et après la défaite de Smaug, les villageois suivent leur nouveau chef sans bronché ou remettre en question l’autorité nouvellement imposée. Bref, les habitants d’Esgaroth se comportent comme le lac qu’ils occupent, suivant les saisons, sortant de leur lit, se rebellant mais toujours de manière passive, tout comme un lac l’est face à ses affluents.

Les notions de sense of place  et de topophilie tel que le définit Lawrence Buell ne s’appliquent pas qu’au nature writing, et c’est en ceci que cette approche est fascinante c’est qu’elle propose un tout autre regard sur tout ce qui nous entoure ! Ainsi, dans Le Hobbit, chaque peuple préfère rester dans son territoire, et rechigne à en sortir à moins qu’il n’en soit contrit — comme les nains fuyant Smaug — car leur histoire, leurs valeurs sont attachées à cette espace. Même Bilbo qui pourtant accepte de quitter son foyer n’aspire qu’à une chose tout au long du roman : regagner son trou, sa cheminée et son voisinage. Et finalement n’en est-il pas de même pour les nains ? Ne s’agit-il pas aussi pour la troupe de nains de regagner un foyer perdu depuis trop longtemps ?

Le sentiment de faire partie intégrante d’un endroit défini ce que nous sommes et ce que nous deviendrons. Chez Tolkien, ce sentiment est exacerbé car les peuples sont le reflets de l’âme de l’endroit qu’ils habitent. Il faut aussi noter qu’ils n’ont pas un rapport de dominance avec cet espace, mais qu’il s’agit d’une symbiose. Néanmoins, quand rapport de dominance il y a, un déséquilibre apparaît et la fin du peuple ou sa supplantation apparaît inéluctable. Une belle morale  au final !

Ainsi, ce matin, comme le soleil se levait, je cueillais les champignons, et mon cœur était comme ma panier : rond et opulent.

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2 réponses à “Le coeur est l’âme d’un pays

  1. folfaerie 10/06/2013 à 10:29

    Je suis bien contente d’avoir à nouveau de vos nouvelles, j’avoue que je me languissais de ce blog :-)) Et en plus, redémarrer avec un billet consacré à l’une de mes oeuvres favorites, chouette ! Ce nouveau regard posé sur Bilbo me plait bien, je ne l’avais jamais perçu sous cet angle.
    Quant à moi, je lis en ce moment Mon Amérique de Jim Fergus, honteusement étiqueté Nature Writing par la maison d’édition, alors que ce n’est qu’un banal recueil de textes sur la chasse. Mon billet ne sera pas tendre…
    J’espère que vous n’attendrez pas à nouveau un an pour publier un autre billet ?
    Bien cordialement

    • lavieen4d 10/06/2013 à 18:06

      Oui, j’espère aussi qu’il ne faudra pas attendre un an avant de mettre un nouvel article ! En tout cas merci de rester fidèle à ce blog !
      C’est intéressant de lire des livres qui ne sont pas du tout dans le nature writing avec un regard écocentré, ça change le livre et ce que l’on en comprend !
      Amicalement,

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