Lettres et littérature américaines

Le blog nature writing

L’héritage de Thoreau pour le nature writing

Le nature writing compte de nombreux écrivains qui ont influencé leur époque, la société ou les écrivains des générations futures. Mais si l’on devait n’en retenir qu’un, il ne fait nul doute que cet écrivain serait Henry David Thoreau. En effet, on retrouve chez la plupart des écrivains du nature writing soit des citations de Thoreau — pour la grande majorité tirées de Civil Disobedience (1849) — mais aussi les thèmes (protection de la nature, écoute de l’environnement, rédemption de l’humanité dans la nature, etc) et parfois les structures littéraires comme dans Pilgrim at Tinker Creek (1974) d’Annie Dillard, ou la volonté de se retirer de la « syphilisation » pour vivre au contact de la nature souvent sauvage tels John Muir, Edward Abbey, Rick Bass, etc. De nombreux ouvrages sont aussi consacrés  à l’influence de Thoreau sur la société américaine et la littérature américaine. Pour celles et ceux qui sont intéressés à creuser le sujet davantage, je vous conseille de lire les articles ou livres de Michel Granger sur le sujet.

C’est surtout la prise de position radicale de Thoreau par rapport au wilderness qui a marqué ses essais et par la même occasion les esprits. En cherchant un nouvel éveil (awakening) dans la nature sauvage, en intégrant une approche rationnelle et scientifique à la nature, Thoreau aspirait à élever l’esprit et la conscience de l’homme. Bien qu’étant son mentor, Emerson l’encouragea à davantage de modération dans ses idées. « For all his life, Thoreau appears to have sought above all a pure and direct experience, a nondual experience, that would transcend the usual distance between subject and object and grant participation in the wholeness of nature » (car toute sa vie, Thoreau semble surtout avoir recherché une expérimentation [de la nature] directe et pure, une expérimentation non-duelle, qui transcenderait la distance habituelle entre le sujet et l’objet, et laisserait la place pour une participation à la nature dans son intégralité) explique Thomas J. Lyon dans This Incomparable Land (2001).

La dualité et la non-dualité sont clés chez Thoreau. En effet, l’expérimentation passe par des choses simples accessibles à tous (les bois, le chant des oiseaux, la marche) mais permettent l’accès à un état de conscience complexe et transcendant l’égo. Ne pas être un pour devenir un. L’individu se doit de faire ses propres expériences et d’avoir ses propres interprétations et compréhensions de la nature, cette ouverture a permis à beaucoup de se forger une opinion personnelle sans qu’il y ait de dogme. Ainsi, l’expérience transcendantale de Thoreau ne sera pas celle de John Muir ou d’Annie Dillard.

Le wilderness de John Muir est cependant bien plus « sauvage » et indompté que celui de Thoreau.

L’impression globale laissée par certains textes [de Thoreau] est que la randonnée en altitude comporte une dimension transgressive induisant un contact désagréable avec ce qu’habituellement il préfère ne pas voir : Thoreau se rend compte qu’il s’est enfoncé dans une nature trop sauvage, lui qui se sent à l’aise dans un monde intermédiaire, apprivoisé et pastoral, où c’est surtout l’imagination qui introduit la sauvagerie. (Extrait de « Montagnes de Thoreau : la silhouette et le contact » de Michel Granger)

Or la montagne de Muir ne saurait être trop sauvage, trop inaccessible ou transgressive. Contrairement à Thoreau, Muir n’introduit pas plus de sauvagerie, mais plus de douceur. A titre d’exemple, John Muir décrit sa longue glissade sur une avalanche, ou le balancement des arbres alors que la tempête fait rage comme wild, comme une source d’excitation mais jamais comme un danger. Ce contact direct et « cru » avec la montagne permet à Muir une approche tout aussi transcendée à la nature. Il se sentait d’ailleurs bien plus proche des idées et concepts thoreauviens que ceux d’Emerson à qui il reprochait de passer plus de temps à son bureau que dans les bois. Cependant, Muir ne rencontra jamais Thoreau en personne, contrairement à Emerson avec qui il correspondit de longues années.

A lire les écrits de John Muir, il ne pouvait qu’applaudir la fameuse phrase de Thoreau dans Walking « In Wildness is the preservation of the World » (dans la nature sauvage se trouve la préservation du monde). Car comme nous avons pu le voir auparavant, John Muir a œuvré presque toute sa vie pour la préservation de la nature sauvage pour que les gens puissent s’y ressourcer et communier avec les éléments.

The tendecy nowadays to wander in wilderness is delightful to see. Thousands of tired, nerve-shaken, over-civilized people are beginning to find out that going to the mountains is going home; that wildness is a necessity; and that mountain parks and reservations are useful not only as fountains of timber and irrigating rivers, but as fountains of life.

Aujourd’hui, la tendance à se promener en pleine nature fait plaisir à voir. Des milliers de gens sur-civilisés, fatigués et aux nerfs à vif commencent à réaliser qu’aller à la montagne est rentrer chez soi, que la nature sauvage est une nécessité, et que les parcs et réservations de montagne sont pas qu’une source de bois et d’eau pour l’irrigation, mais sont aussi des sources de vie.

La nature n’est donc pas qu’une simple ressource, elle permet à l’homme de s’élever. Le discours que portait la religion est transposé à la nature et à la nature sauvage, le mouvement transcendantaliste en étant le fer de lance. A ce propos, bien qu’Emerson considérait John Muir comme faisant partie de ce mouvement, ce dernier a toujours refusé d’y être rattaché. En effet, John Muir est d’abord un homme de science et ensuite un poète. Son approche de la montagne est avant tout rationnelle et scientifique, et c’est en écrivant et en décrivant qu’il va mystifier et glorifier les montagnes et les forêts. Thoreau aussi se positionnait comme homme de science de part son éducation, mais il avait une réelle volonté de montrer que le monde était composé de la matière et de l’esprit, qui la transcende, l’esprit étant à l’origine de la matière. Ce qui n’est pas entièrement le cas pour Muir.

Il reprend et cite aussi les expériences de Thoreau,(dans Our National Parks) notamment lorsque celui-ci explique avoir grimpé à un arbre pour admirer le paysage et mieux se retrouver dans le paysage, dans Walking.

Il n’y a pas que le sens qui a son importance dans Walden, la forme aussi a eu un impact clé sur le nature writing. Ce livre est basé sur le journal tenu pendant les deux années passées à Walden Pond qui a ensuite été réécrit pour prendre la forme qu’on lui connait maintenant — progression dans l’année, compilation des expériences, pensées et réflexions, le quotidien, etc — entre autobiographie et essai : une non-fiction.

Ceci se retrouve chez Mary Austin (The Land of Little Rain), Edward Abbey (Desert Solitaire), Aldo Leopold (A Sand County Almanac) ou encore Rick Bass (Winter et publié récemment The Wild Marsh) ou aussi Refuge de Terry Tempest Williams. Tous se basent sur un journal intime réécrit sous la forme d’un roman, en gardant la progression dans le temps et en se permettant des excursions que l’on trouverait pas dans un journal. Mais c’est surtout Annie Dillard qui excelle dans le genre avec son fameux Pilgrim at Tinker Creek qui se rapproche plus de Walden et de l’esprit thoreauvien.

Nous avions parlé de circularité dans le chapitre « The Ponds » de Walden (ici), et nous retrouvons les mêmes formes chez Annie Dillard, mais en plus subtile. En effet, ces formes ne se trouvent pas uniquement dans les descriptions, mais dans la structure des chapitres. Ceux-ci s’ouvrent comme ils se ferment, sur la même histoire, à laquelle une dimension supérieure est apportée. Les chapitres sont refermés sur eux-mêmes, tout comme les deux parties du livre, et le livre en lui même. Pilgrim est un peu comme une année qui est passée, repliée sur elle-même, cyclique. Mais ce cycle se déplace aussi et « at night I read and write, and things I have never understood become clear; I reap the harvest of the rest of the year’s planting » (la nuit, je lis et j’écris, et les choses que je n’avais jamais comprises deviennent claires. Je récolte les fruits de l’année écoulée). La capacité à regarder derrière soi en gardant un œil sur l’avenir, tel Janus, permet d’extrapoler et de transcender ce qui a pu être lu et vu auparavant. Là aussi, la nature pastorale de Dillard rejoint celle de Thoreau, qu’elle appelle « the man » (l’homme). Cette intimité entre ces deux auteurs est parfois troublante. S’il n’est pas présent physiquement, son influence et son héritage le sont.

En effet, son côté scientifique est rendu par les très nombreux ouvrages et articles scientifiques qui illustrent son propos, pour ouvrir encore davantage son rapport à son environnement. Ecrire permet de mieux comprendre son monde et sa place dans celui-ci.

J’espère avoir été assez convaincant et concis et avoir montré que Walden au delà d’être un texte majeur de la littérature américaine tient aussi une place prépondérante dans le nature writing. J’espère aussi avoir donné l’envie de le lire ou de le relire après ces trois articles qui lui ont été consacrés. N’hésitez pas à réagir ou à poser des questions dans les commentaires pour poursuivre la discussion !

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2 réponses à “L’héritage de Thoreau pour le nature writing

  1. Folfaerie 07/28/2012 à 13:37

    Voilà un billet bien riche (mais je vais y revenir pour une lecture plus attentive), que je vais mettre en lien sur ma page Nature writing. Je trouve qu’il apporte un éclairage supplémentaire sur ce genre littéraire dont je ne comprends toujours pas pourquoi il demeure aussi confidentiel en France. Nous avons des écrivains contemporains « naturalistes », mais aucun n’atteint la dimension d’un Nature Writer. Est-ce là uniquement dû à une différence culturelle ?
    En tout cas, tu as réussi ton pari, cela m’a donné envie de relire Thoreau. Et puis j’ai Annie Dillard sur ma table de chevet, je n’attends qu’un moment propice pour la lire.

    • lavieen4d 07/29/2012 à 08:04

      Merci beaucoup pour le lien ! Thoreau est l’un des premiers écrivains américains qui a cristallisé les principes de base du nature writing, et il est aujourd’hui plus connu et reconnu qu’Emerson. John Muir est le premier « vrai » écrivain du nature writing car à travers ses livres, il ne cherche pas à faire passer un message transcendantaliste, mais il parle de la nature en des termes simples et poétiques plus que métaphysiques. Ce sont les trois pères de l’écologie littéraire en somme. 😉

      Pour ce qui est de la différence culturelle, la question a été posée et il en ressort globalement que c’est le rapport à l’espace qui a créé cette prise de conscience d’un espace limité (cf Lawrence Buell, Scott Slovic, Greg Garrard, etc). Je pense que la découverte de la côte Est a été un grand choc car les américains habitaient un espace qui n’était finalement pas illimité, tout comme les ressources. C’est à partir de ce moment là que ces auteurs et idées ont commencé à émerger. Je pense que tout ceci fera l’objet d’un autre billet où je pourrai m’étendre un peu plus sur comment est apparu ce genre et cette conscience qu’il faut protéger son environnement.

      Et je suis heureux de voir que mon pari a été réussi ! 🙂

      Ps: j’ai adoré ton interview avec la traductrice, fantastique et formateur je dirai !

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