Lettres et littérature américaines

Le blog nature writing

The Ponds de Walden

Voici donc la seconde partie consacrée à Walden de Henry David Thoreau où je vais m’intéresser à son aspect plus littéraire après avoir tenté de présenter l’œuvre dans son intégralité. Pour se faire, je ne vais pas prendre l’œuvre dans son ensemble mais je vais me pencher sur un chapitre central, de part sa position dans le livre mais surtout de part la richesse qu’il offre. Il s’agit du chapitre 9 intitulé « The Ponds » ou en français les étangs.

Bien que Thoreau parle des étangs autour de sa cabine, c’est évidemment celui de Walden qui est au cœur du chapitre et qui occupe la majeure partie, ne laissant finalement que 3 pages sur 18 pages à deux autres étangs.

Ce chapitre est donc clé pour plusieurs aspects : tout d’abord, il permet à Thoreau d’exposer le dogme Transcendantaliste à travers ses descriptions de Walden et des alentours. Puis, comme la lecture progresse, c’est un nouveau Thoreau qui émerge, conscient de ce qui est en jeu. A nouveau ceci va être transcendé pour donner une stature supérieur pour porter le regard sur le problème dans sa globalité.

Transcendantalisme est donc le maître mot de ce chapitre, rappelons que cette philosophie était ancrée dans la nature, et ceci se ressent dès les premiers mots du chapitre : « Sometimes, having had a surfeit of human society and gossip, and worn out all my village friends, I ramble still farther westward » (parfois, ayant assez de la société humaine et des ragots, et ayant épuisé tous mes amis du village, je vais me balader toujours plus loin à l’ouest), mais « the West of which I speak is but another name for the Wild » (cet ouest dont je parle n’est rien de moins qu’un autre nom pour exprimer la nature indomptée) écrit Thoreau dans Walking (1862) (présentation à venir) ou en français De la marche. Et que trouve-t-il sinon un havre de paix, entre baies sauvages, étang et prairies ? Le goût de la simplicité que seuls peuvent connaître ceux qui osent aller par eux-mêmes dans les bois révélant alors le vraie goût de la vie, et dévoilant un peu le voile recouvrant le visage de Dieu.

Lawrence Buell écrit dans The Environmental Imagination que dans ce chapitre, Thoreau apparaît tel un poète romantique, mais au regard de la perception de Dieu chez les romantiques anglais, je crains qu’il y ait une sorte de contradiction. Thoreau montre un Dieu palpable à travers la nature, mais ce Dieu est pananthéiste (en toutes choses et supérieur à toutes choses). L’image de Dieu et de la nature sont indissociables chez Thoreau alors que ce n’est pas le cas les romantiques anglais, attachés à la laïcité et à une sorte de mise à distance de la religion dans la société. En effet, la première génération suivait avec un intérêt partisan la révolution française et les formes qu’elle prenait, puis avec la Terreur et les exécutions s’en désolidarisèrent, tout en en gardant l’esprit premier. On ne rentrera pas dans les détails comme ce n’est pas l’objet de cet article !

A l’ouest se trouve aussi Walden et celui-ci est l’épicentre de cette manifestation transcendantale. Les poissons et leur pêche occupent une bonne place dans le rapport que l’auteur entretien avec l’étang et ceci n’a rien d’anodin. En grec ancien, poisson se dit ἰχθύς (ichtus) et était aussi un des premiers symboles des chrétiens. La pêche à la ligne connectant directement Thoreau au poisson, à Walden et par extension à Dieu. Qui plus, à plusieurs reprises l’eau de l’étang est comparée à l’air tant elle apparaît pure et claire.

At length you slowly raise, pulling hand over hand, some horned pout squeaking and squirming to the upper air. It was very queer, especially in dark nights, when your thoughts had wandered to vast and cosmogonal themes in other spheres, to feel this faint jerk, which came to interrupt your dreams and link you to Nature again. It seemed as if I might next cast my line upward into the air, as well as downward into this element which was scarcely more dense. Thus I caught two fishes as it were with one hook.

Finalement vous remontez lentement, tirant d’une main puis de l’autre, une gueule cornue sifflant et éclaboussant à l’air libre. C’était très étrange, en particulier en pleine nuit, quand vos songes avaient séjourné dans l’immensité des thématiques cosmologiques, sur d’autres sphères, pour sentir cette légère secousse, qui interrompit vos rêves pour vous lier à nouveau à la Nature. Il me semblait que j’allais ensuite lancer ma ligne vers les cieux, en même tant que vers le fond de l’étang, dans cet élément qui semblait à peine plus dense. Ainsi j’attrapai en quelque sorte deux poissons avec un seul hameçon.

Ici l’imagerie transcendantale est évidente : la nature, et plus particulièrement Walden et l’acte de pêcher permettent à l’auteur d’expérimenter à différents degrés (conscient et inconscient) une mystification de la nature et de la place de l’homme en son sein. Un peu plus loin, Thoreau parle de l’ascétisme de ces poissons car l’étang est si limpide et pur que l’on peut en voir le fond quelle qu’en soit la profondeur. Il n’abrite aucune algue, juste du sable et des rochers et Thoreau se demande comment les poissons peuvent se nourrir. Ils se nourrissent d’esprit peut-on lire entre les lignes car l’auteur les décrit comme se déplaçant en classes d’école (« the schools of perch and shiners »).

L’apprentissage du fonctionnement et de la nature de Walden n’est pas valable que pour les poissons. Thoreau aussi apprend en autodidacte de quelle eau l’étang est constitué. Avec les saisons, l’eau se pare de différentes couleurs et textures, allant du gris sombre par jour de tempête, au vert translucide au printemps, au bleu et parfois au jaune  trouble selon l’heure du jour. La lumière se reflète dans l’étang, et en regardant en son fond, Thoreau se retrouve alors au cœur d’un tube allant du ciel au centre de la terre : « some think it is bottomless » (certains pensent qu’il est sans fond). Et que voit-il ? « It is earth’s eye; looking into which the beholder measures the depth of his own nature » (c’est l’œil de la terre, et en y plongeant son regard, l’observateur mesure la profondeur de sa propre nature). L’image et la métaphore de l’œil n’est pas non plus anodine. L’œil est marqueur d’identité, c’est aussi celui qui cherche, et qui voit tout. De par sa forme il représente aussi la planète terre. L’œil est à la fois le réceptacle de la lumière (par ses couleurs changeantes), et celui par lequel la vision se fait. Thoreau pousse la métaphore un peu plus loin en ajoutant à Walden des cils et des sourcils avec les arbres et les collines bordant ses rivages.

Vient ensuite un autre élément marqueur aussi de cette perfection transcendantale : les cercles qui jalonnent ce chapitre : poissons, insectes, lignes de pêche, le vent, etc produisent les ondulations qui se propagent au fil des pages et de l’eau, ricochent et se répètent sans qu’elles viennent pour autant perturber la placidité des eaux. Car le miroir qu’est Walden ne pourrait être perturbé par ce qui en fait finalement sa vie.

The trembling circles seek the shore and all is smooth again. Not a fish can leap or an insect fall on the pond but it is thus reported in circling dimples, in lines of beauty, as it were the constant welling up of its fountain, the gentle pulsing of life, the heaving of its breasts. The thrills of joy and thrills of pain are undistinguishable.

Les cercles tremblotants cherchent les rives et tout redevient paisible à nouveau. Pas un poisson ne peut bondir ou un insecte tomber dans l’étang sans qu’ils fassent apparaître des rides circulaires, lignes de beauté, comme si c’était le continuel jaillissement d’une fontaine, la douce pulsation de la vie, le gonflement de sa poitrine. Les frissons de plaisir et de douleur sont indiscernables.

Cette harmonie parfaite qui ressort de l’étang fait que chacun peut se sentir connecté ou lié à la nature. Ainsi, l’auteur imagine que même celles et ceux qui sont dans les villes, qui sont attelés à la construction de la voie de chemin de fer, et qui aperçoivent l’étang sont touchés par son calme et sa sérénité et qu’ils en deviennent de meilleurs hommes.

Cependant, Walden est menacé car de nombreux arbres ont été abattus justement pour construire les nouvelles infrastructures, il est même dit que certains veulent pomper l’eau de Walden pour les besoins des habitants (ce qui déclenche la colère de Thoreau). Mais là encore, la réponse se trouve dans le Transcendantalisme : « [the pond] is itself unchanged, the same water which my youthful eyes fell on; all the change is in me. It has not acquired one permanent wrinkle after all its ripples » (l’étang est en lui-même inchangé, la même eau sur laquelle mes jeunes yeux se posèrent. Tout le changement à été pour moi. Il n’a pas acquis une seule ride permanente après toutes ses ondulations). En effet, le jeune œil de Thoreau s’est posé sur Walden pour la première fois quand il avait 4 ans. Walden est atemporel au sens où il n’appartient pas au temps de l’homme, mais à celui de la nature — et de Dieu. Ainsi, il vit les empires naitre et mourir, tout comme il en verra d’autre grandir et dépérir.

Bien que Thoreau ne se montre pas alarmiste, il se montre menaçant quant aux effets néfastes de l’industrialisation et de l’urbanisation naissantes. « How can you expect the birds to sing when their groves are cut down? » Comment peut-on espérer entendre les oiseaux chanter si leur bosquet est déraciné ? C’est un nouveau Thoreau qui émerge ainsi entre les lignes, celui de Civil Disobedience, celui qui se veut être « a counter-friction to stop the machine » (une résistance pour arrêter la machine).

Cet appel à résister ce que le modernisme impose est développé un peu plus loin, quand l’auteur traite d’un autre étang des environs, celui de Flint. Flint est un des fermiers habitant la région, et il a donné son nom à un point d’eau sur sa propriété. Le besoin de posséder et de s’approprier ce qui devrait appartenir à tous, selon l’auteur, est vivement critiqué : « What right had the unclean and stupid farmer, whose farm abutted on this sky water, whose shores he has ruthlessly laid bare, to give his name to it? » (De quel droit a le fermier crasseux et stupide, dont la ferme est attenante à cette eau des cieux, dont il a impitoyablement mis à nu les rives, de donner son nom à cet étang ?). Car Thoreau va plus loin, il compare le fait d’attribuer une valeur monétaire à la nature à inviter les marchands à commercer dans le temple, entrant en profonde contradiction avec les idées puritaines qui ont valu la venue des premiers colons. Si ce qui est sacré et éternel perd de son sens et de sa valeur pour être malmené pour une question d’argent, pourquoi ne pas pousser le sacrilège plus loin et « raise your potatoes in the church-yard! » (faire pousser les patates dans les églises !)

A la lecture de ce chapitre et de cet article, je pense que nous pouvons prendre la mesure de ce que peut représenter un tel ouvrage encore aujourd’hui. Le message que Thoreau cherchait à transmettre à ses contemporains demeure inchangé. Mais ce qui est remarquable ici est que le sens ne va pas sans la forme. Thoreau était un grand écrivain et surtout un grand penseur de la nature, maniant provocation et lyrisme. Son écriture complexe ne se pare pas de mots savants et compliqués ou de tournures creuses, et ainsi comme dans la nature, chaque élément est à sa place et est lié à ce qui l’entoure.

La prochaine et dernière étape pour aborder l’œuvre qu’est Walden sera consacrée à montrer son impact sur le nature writing et sur des auteurs que j’ai déjà pu présenter ici. Mais bien au-delà des thématiques, c’est surtout l’écriture qui sera au cœur de cette approche comparative.

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Une réponse à “The Ponds de Walden

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