Lettres et littérature américaines

Le blog nature writing

Walden, ou comment (ne pas) résumer l’inrésumable.

Cela faisait de longs mois que je voulais m’atteler à cet ouvrage massif, non par le nombre de pages, mais par ce qu’il implique par sa densité et par son impact sur la littérature américaine et en particulier sur le nature-writing. Walden, or Life in the Woods (1854) est un incontournable du genre.

Pour aborder cet ouvrage, j’ai décidé de séparer cette présentation en trois parties :

  • un résumé du livre et une explication du pourquoi cette expérience.

  • son aspect littéraire et philosophique.

  • l’impact de Walden sur le nature-writing.

Il s’agit donc d’une chronique longue, qui se veut assez complète pour des néophytes et des amateurs. Il est évident qu’il y a une littérature scientifique conséquente autour de cet ouvrage et de cet auteur, mais ce n’est pas ce qui nous intéresse ici. Le découpage de cette présentation permet aussi de se renseigner de manière plus efficace sur cet ouvrage. Pour en connaître un peu plus sur l’auteur, n’hésitez pas à lire sa (courte) biographie. Bien évidemment, cette présentation ne se veut pas exhaustive, mais elle reprend les points clés de cet œuvre.

Thoreau était un ami et disciple de Emerson (père du mouvement transcendantaliste) et pour prouver à l’Amérique citadine naissante que l’on pouvait vivre heureux et simplement (voir même chichement), il prit le parti de s’isoler dans les bois, près du lac Walden pendant deux années, de 1845 à 1847. Il est important de noter que le terrain qu’il occupait appartenait à Emerson, et contrairement à ce que l’on peut entendre ou lire parfois, il ne vivait pas dans une nature sauvage, le wilderness, mais dans ce que l’on pourrait qualifier plutôt une pastorale.

Walden est consacré à l’étude de la faune et de la flore locale, à la toponymie, et à la relation que l’auteur entretient avec son environnement et aussi aux moyens de subsitances. Dès les premières lignes, on comprend où se positionne Thoreau :

When I wrote the following pages, or rather the bulk of them, I lived alone, in the woods, a mile from any neighbor, in a house which I had built myself, on the shore of Walden Pond, in Concord, Massachusetts, and earned my living by the labor of my hands only. I lived there two years and two months. At present I am a sojourner in civilized life again.

Lorsque j’ai écrit les pages suivantes, ou plutôt leur majeure partie, je vivais seul, dans les bois à un mile du premier voisin, dans une cabane que j’ai construite moi-même, au bord de l’étang de Walden, à Concord dans le Massachusetts, et gagnais ma vie du travail de mes mains. J’y vécus pendant deux années et deux mois. Maintenant, je suis à nouveau un visiteur dans le monde civilisé.

Ce livre est donc un compte-rendu détaillé et littéraire de cette expérience particulière. De nombreux écrivains ont suivi ses pas, parfois indirectement, et je pense tout particulièrement à Annie Dillard (Pilgrim at Tinker Creek), Rick Bass (Winter), Edward Abbey (Desert Solitaire), et dans une certaine mesure à la biographie de Christopher Johnson McCandless rédigée par Jon Krakauer (Into the Wild). Nous reviendrons là-dessus plus tard.

Thoreau décrit tout d’abord dans le chapitre 1 « Economy » comment il a pu vivre avec presque rien et comment il a même réussi à faire du bénéfice à l’issu de ces deux années passées dans les bois en revendant le surplus de ses récoltes. Sur ce point il présente des listes d’achats détaillées, notamment pour la construction de sa cabane, avec quelques détails :

1 Boards……………………………………… 8 031/2 mostly shandy boards
2 Refuse shingles for roof and sides…….. 4 00
3 Laths………………………………………..1 25
4 Two second-hand windows with glass..2 43
5 One thousand old brick………………….4 00
6 Two casks of lime………………………….2 40 That was high
7 Hair………………………………………….0 31 More than I needed
8 Mantle-tree iron…………………………..0 15
9 Nails…………………………………………3 90
10 Hinges and screws………………………0 14
11 Latch………………………………………..0 10
12 Chalk………………………………………..0 01
13 Transporation……………………………..1 40 I carried a good part on my back.
In all………………………………………..28 121/2

1 : planches ; 2 : bardeaux récupérés pour le toit et les murs ; 3 : lattes ; 4 : deux fenêtres d’occasion avec les carreaux ; 5 : mille vieilles briques ; 6 : deux fûts de chaux ; 7 : cheveux/poils ; 8 : barres de fer pour la structure ; 9 : clous ; 10 : gonds et vis ; 11 : loquet ; 12 : craie ; 13 : transport.

On retrouve ces listes à d’autres occasions et rendent la lecture parfois un peu lourde car ce sont finalement des points de détail qui encombrent le texte. Néanmoins, il est important de garder à l’esprit que Thoreau écrit dans un but particulier : montrer que vivre de peu est à la portée de tous. Le thème abordé par cet ouvrage reste d’actualité au regard du besoin de nombreuses personnes de consulter régulièrement leurs téléphones, adresses électroniques, etc. Se détacher un peu de ce matérialisme (finalement dématérialisé !) pour se reconnecter avec le monde concret et la nature.

Passé le premier chapitre qui traine un peu en longueur je trouve, on rentre (enfin) dans le vif du sujet. Michel Granger a ironiquement parlé de « Narcisse à Walden » dans un de ses (très nombreux) articles et essais sur Thoreau et son oeuvre, et l’anaphore est particulièrement parlante du fait que Thoreau ne s’intéresse qu’à lui, dans Walden, et à sa relation avec la nature. Les autres rares personnages apparaissant sont systématiquement comparés à l’auteur. Mais rappelons que ceci n’est absolument pas anodin : « In most books, the I, or first person, is omitted; in this it will be retained; that, in respect to egotism, is the main difference » (dans la plupart des livres, le je, ou la première personne, est omise. Dans celui-ci, il sera conservé, à la principale différence que ce sera par pur égotisme). Cet égotisme, ce culte de l’égo, passe pour Thoreau par une revalorisation des priorités, et celles-ci doivent nécessairement se recentrer sur l’existence de l’individu, de l’être, et ne pas se perdre dans les futilités.

Our life is frittered away by detail. An honest man has hardly need to count more than his ten fingers, or in extreme cases he may add his ten toes, and lump the rest. Simplicity, simplicity, simplicity! I say, let your affairs be as two or three, and not a hundred or a thousand; instead of a million count half a dozen, and keep your accounts on your thumb-nail. […] Simplify, simplify. Instead of three meals a day, if it be necessary eat but one; instead of a hundred dishes, five; and reduce other things in proportion.

Nous gaspillons notre vie avec des détails. Un homme honnête n’aura presque jamais besoin de compter au-delà de ses dix doigts, ou dans les cas extrêmes, il pourra ajouter ses doigts de pieds, et se passer du reste. Simplicité, simplicité, simplicité ! J’insiste, que vos occupations ne se limitent qu’à deux ou trois choses, et non pas à cent ou mille, à la place d’un million, n’en compter qu’une demie douze, et garder vos comptes pour qu’ils tiennent sur l’ongle d’un doigt. […] Simplifiez, simplifiez, simplifiez. Plutôt que de prendre trois repas par jour, n’en prenez qu’un si cela est nécessaire. Plutôt que d’avoir des centaines de plats, n’en gardez que cinq, et réduisez les autres choses en proportion.

Simplifions, simplifions, simplifions ! Tel est donc le mot d’ordre. Cependant, ce goût du simple ne doit s’appliquer qu’au quotidien, car en ce qui concerne l’art, la nature et le Transcendantalisme il en va tout autrement (et nous reviendrons là-dessus un peu plus tard). Et il avait raison dans une certaine mesure, une vie simple ne s’encombre que de tracas simple. Mais ce qui est important est surtout la capacité de se détacher et de relativiser sur tout ce qui peut bien nous arriver. Ainsi, nous pourrions aussi profiter pleinement et surtout différemment de notre temps.

Many a forenoon have I stolen away, preferring to spend thus the most valued part of the day; for I was rich, if not in money, in sunny hours and summer days, and spent them lavishly; nor do I regret that I did not waste more of them in the workshop or the teacher’s desk.

J’ai laissé couler de nombreux après-midi, préférant profiter ainsi la partie de la journée la plus appréciée. Car j’étais riche, si ce n’était pas d’argent, c’était en heures ensoleillées et en journées d’été, et les dépensais sans compter. Je ne regrette pas non plus de ne pas les avoir perdues à l’atelier ou à mon bureau de professeur.

Savoir profiter de la vie est un luxe qui n’a pas de prix aurait-on pu lire un peu plus bas. Et dans ce chapitre centrale (« The Pond »), Thoreau explique comment il découpait ses journées entre la pêche, la baignade, l’observation de la nature, ses lectures et la rédaction de son journal. Des journées de loisirs bien remplies, l’obligeant à vivre à un tout autre rythme, celui d’une fourmi se rêvant cigale.

Tout comme l’étang de Walden, l’écriture et la vie se doivent d’être limpides et claires, sans qu’elles aient besoin de s’encombrer de fioritures. Ainsi, au même chapitre, il déplore le besoin de ses contemporains de marquer le pays en imposant leur nom à ce qui se trouve sur leur propriété. De quel droit un homme peut baptiser un étang, une rivière, etc à son nom ? Pour Thoreau, les noms doivent être le reflet de ce qu’ils désignent. Ainsi, Walden est appelé ainsi car il est entouré de grosses pierres, formant une sorte d’enceinte, « walled-in ». On peut aussi noter que John Muir en explorant la Sierra Nevada eut la même approche en baptisant certains pics et cascades par leur aspect et forme.

On peut lire parfois que Thoreau était un peu misanthrope, voire asociale, or ce n’est pas le cas. Toujours dans Walden, il explique qu’il apprécie la visite, les rencontres du moment que les personnes rencontrées ne portent pas atteinte à son mode de vie et de pensée, à partir du moment où elles respectent aussi l’environnement dans lequel elles vivent, environnement qui leur permet finalement de se nourrir et de s’abriter. Force est de constater que la majorité croit être respectueuse de la nature et de l’homme, or croire n’est pas savoir et encore moins être.

C’est aussi ce que l’on peut retrouver dans Walden, un apprentissage du respect sous toute ses formes, car si pour soi on respecte les autres, la perception de certains comportements peut être totalement différente. A nouveau, Thoreau transcende ce rapport au respect entre les hommes, pour l’appliquer à l’individu — et donc en premier lieu à lui-même –, et à la nature. En effet, se respecter soi-même passe avant tout par s’accepter soi-même parmi les autres, ceci pouvant aussi expliquer pourquoi Thoreau a tant cherché à se retirer pendant un temps de Concord.

Finalement, à travers ce magnifique ouvrage, on se rend compte que l’auteur, en parlant de lui s’adressait avant tout aux autres, qu’il a cherché à montrer une voie sans pour autant en montrer le chemin. Walden est un ouvrage complexe qui ne se lit pas facilement mais il est cependant important de prendre son temps pour l’apprécier à sa juste valeur car Thoreau trouve écho en chacun d’entre nous, que nous soyons ou non d’accord avec ses idées.

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2 réponses à “Walden, ou comment (ne pas) résumer l’inrésumable.

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