Lettres et littérature américaines

Le blog nature writing

Lettres d’un fermier américain Letter X.

Dans la lettre X, De Crèvecoeur présente à son ami anglais trois animaux : deux serpents (la vipère cuivrée ou copperhead en anglais et le serpent noir, black snake) et l’oiseau-mouche. Cette lettre est assez courte, et marque une pause dans ce recueil. Ce qui est marquant est que l’auteur ne cherche en rien à tuer ou éradiquer les serpents qu’il rencontre (rappelons qu’il vivait au tournant de la Révolution Française) et se plaint même que ses contemporains n’aient pas le même penchant pour ceux qui habitent les forêts et prairies de l’Amérique. Ainsi, il dit à propos du serpent noir : « I admire it much, and never kill it, though its formidable length and appearance often get the better of the philosophy of some people, particularly of Europeans » (Je l’admire beaucoup, et ne cherche jamais à le tuer, bien que sa taille formidable et son apparence font appel chez certaines personnes à une toute autre philosophie et plus particulièrement chez les Européens). Il explique aussi qu’au rythme auquel ils sont tués, on ne pourra les trouver bientôt que dans les montagnes.

De Crèvecoeur voit aussi ce que ses contemporains ne voient pas : « [the black serpent] is remarkable for nothing but its industry, agility, beauty, and the art of enticing birds by the power of its eyes » (le serpent noir n’est remarquable en rien si ce n’est par son zèle, son agilité, sa beauté, et par son art de charmer les oiseaux grâce à son regard hypnotique). Le portrait est flatteur et ne présente pas le serpent comme dangereux — à noter aussi que l’auteur insiste sur ce point.

La vipère cuivrée en revanche est mortelle « Let man beware of it! » (que l’homme s’en méfie !) s’exclame De Crèvecoeur. Ce serpent « lurks in rocks near the water, and is extremely active and dangerous (est tapi parmi les rochers, près d’un point d’eau, et est extrêmement actif et dangereux). La morsure rend fou, et les douleurs ressenties avant la mort sont décrites de manière assez effrayante, en effet, la victime semble se transformer en dément : à la fois fou et dangereux, incontrôlable.

Sa chaire est cependant succulente à en croire le fermier et explique comment les indiens se délectent de ce serpent, et surtout comment ils le chassent. Tout d’abord, ils le cherchent quand il est assoupi, les chasseurs bloquent sa tête avec une branche en Y, et à l’aide d’un épais morceau de cuir, ils lui arrachent dents avant de le décapiter et de le dépecer pour le faire cuire.

Mais, aussi étonnant cela puisse paraître, il semble possible de les apprivoiser :

I once saw a tamedone, as gentle as you can possibly conceive a reptile to be; it took to the water and swam whenever it pleased; and when the boys to whom it belonged called it back, their summons was readily obeyed. It had been deprived of its fangs by the preceding method; they often stroked it with a soft brush, and this friction seemed to cause the most pleasing sensations, for it would turn on its back to enjoy it, as a cat does before the fire.

Une fois, il m’est arrivé d’en voir un apprivoisé, il était aussi gentil qu’un serpent puisse l’être, selon notre conception. Il se baignait quand il lui plaisait, et quand les garçons à qui il appartenait le rappelaient, il obéissait prestement aux ordres. On lui avait retiré ses crochets de la même manière que nous avons vue plus haut. Ils le caressaient souvent avec une brosse douce, et la friction semblait lui procurer les plus agréables sensations, car il se mettait sur le dos pour en profiter, tel un chat devant la cheminée.

Ce portrait reste très étonnant, encore aujourd’hui, car au-delà de la représentation des serpents dans l’imagerie populaire, l’adoption de reptiles a toujours semblé contre nature. La collocation serpent de compagnie reste aussi une étrangeté du lexique. Ceci est d’autant plus vrai que le fermier américain présente ensuite l’histoire d’une famille de Hollandais à qui il arrive malheur à cause d’une vipère cuivrée. En effet, alors que le père de famille se promène, une de ces vipères mord sa botte de cuir, ce n’est que le soir en retirant sa botte que les crochets empoisonnent la victime qui meurt dans les heures qui suivirent. Quelques jours plus tard, le fils du Hollandais, en retirant les bottes de son père, s’injecte aussi malencontreusement du venin et décède rapidement. Une troisième victime manque de mourir par le même procédé, mais est sauvée in extremis par un praticien étonné par ces morts à répétition. En examinant les bottes, il retrouve les crochets avec leur poche à venin responsables du malheur.

Le troisième animal décrit dans cette lettre est presque un antagonisme puisqu’il n’est ni dangereux, ne rampe pas, ne produit pas de venin et se nourrit du nectar des fleurs : l’oiseau-mouche.

On this little bird nature has profusely lavished her most splendid colours; the most perfect azure, the most beautiful gold, the most dazzling red, are for ever in contrast, and help to embellish the plumes of his majestic head. The richest palette of the most luxuriant painter could never invent anything to be compared to the variegated  tints, with which this insect bird is arrayed.

La nature a généreusement doté ce petit oiseau de ses couleurs les plus splendides. La perfection de l’azur, la magnificence de l’or, le rouge flamboyant, entrent partout en contraste et contribuent à embellir les plumes de sa tête majestueuse. La palette la plus riche du peintre le plus exubérant ne pourrait jamais rien produire qui puisse être comparé aux teintes variées avec lesquelles cet oiseau insecte est paré.

Bien que sublime, De Crèvecoeur décrit aussi ce petit oiseau comme capable de grande colère, déchiquetant les fleurs sans qu’il puisse y voir de raison. Les passions se déchaînent aussi vivement que les couleurs arborées, et en ceci, on peut comprendre pourquoi, et comment, l’auteur peut superposer au fil de sa rédaction le serpent noir, la vipère cuivrée et l’oiseau-mouche.

Une lettre étonnante, où les associations surprennent le lecteur, où le regard de l’écrivain et du fermier se mélangent pour décrire un monde maintenant perdu avec une simplicité et une clarté qui émerveillent la lecture de cette dixième lettre. Au-delà du simple compte-rendu ou aperçu sur l’Amérique naissante, De Crèvecoeur se positionne aussi en homme du bon mot — plutôt qu’en homme de lettres — et pose inconsciemment les premières pierres qui définiront le Nature Writing en tant que genre littéraire, à savoir : habiter et vivre un endroit, apprécier le monde qui nous entoure et le respecter pour ce qu’il abrite, comprendre que l’homme fait partie d’un paysage et qu’il n’appartient qu’à lui de ne pas se « dépayser » (au sens sortir du pays, ne faire qu’un avec ce pays).

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