Lettres et littérature américaines

Le blog nature writing

Letters from an American Farmer

Letters from an American Farmer (1783) est une série de douze lettres de John Hector Saint John De Crèvecoeur, le fils d’un émigré français de la moitié du 18e siècle. Il raconte à travers ses lettres adressées à un pasteur d’Oxford sa vie de fermier. La première lettre sert d’introduction et présente l’auteur de ces lettres. Le style se veut simple et franc, ces lettres sont plus à prendre comme des témoignages de la vie sur le nouveau continent. Néanmoins, les descriptions sont vivantes, le ton est enjoué rendant le tout très agréable à lire. Ce livre est précieux à plus d’un titre, d’une part, il est l’un des premiers compte-rendu de la vie rurale à cette époque, et surtout les thèmes abordés et la manière dont l’auteur les aborde se retrouveront des siècles plus tard chez Aldo Leopold, Henry Thoreau, John Muir, etc et les partisans de la conservation et préservation de la nature.

Je présenterai au cours des semaines à venir les lettres de cet ouvrage.

La première lettre intitulée « On the Situation, Feelings, and Pleasures of an American Farmer » présente en quoi tenir sa ferme le rend heureux. Son monde tourne autour des quelques hectares de sa propriété qui comprend : une grange, des bois, des ruches, du bétail, basse-cour, etc. De Crèvecoeur reste un aristocrate bien qu’il ait abandonné partiellement la vie mondaine.

Dès les premières lignes, on retrouve l’idée de se retrouver dans le paysage, de faire partie du territoire habité comme montré chez Barbara Blackman et Wendell Berry :

When young I entertained some thoughts of selling my farm. I thought it afforded but a dull repetition of the same labours and pleasures. I thought the former tedious and heavy, the latter few and insipid; but when I came to consider myself as divested of my farm, I then found the world so widen and every place so full, that I began to fear lest there would be no room for me.

Quand j’étais jeune, j’aimais à penser à vendre ma ferme. Je croyais qu’elle ne résulterait qu’en une répétition ennuyeuse des mêmes travaux et plaisirs. Je croyais ces travaux pénibles et pesants, et ces plaisirs maigres et insipides. Mais quand je m’imaginais sans ma ferme, je me retrouvais soudainement dans un monde si grand, et chaque endroit si plein, que je commençais à avoir qu’il n’y ait pas une place pour moi.

Se retrouver dans un monde connu, où l’homme a sa place dans le vivant n’est cependant pas suffisant pour De Crèvecoeur. En effet, il lui faut aussi la compagnie humaine, sa femme, ses enfants. Ainsi, il ne sent plus sombre et seul (« gloomy and solitary as before ») et prend davantage de plaisir à partager le travail à la ferme avec sa femme et ses enfants. Chacun joue un rôle bien définit, un rôle qui évolue au gré des saisons.

La terre lui donne tout ce dont il a besoin : un abri, de la chaleur, de la nourriture, etc.

The instant I enter on my own land, the bright idea of property, of exclusive right, of independence exalt my mind. Precious soil, I say to myself, by what singular custom of law is it that thou wast made to constitute the riches of free-holder? What should we American farmers be without the distinct possession of that soil? It feeds us, it clothes us, from it we draw even a great exuberancy, our best meat, our richest drink, the very honey of our bees comes from this privileged spot. No wonder we should thus cherish its possession, no wonder that so many Europeans who have never been able to say that such portion of land was theirs, cross the Atlantic to realise that happiness.

Au moment où je rentre sur mes propres terres, l’idée lumineuse de propriété, de droit exclusif et d’indépendance ravivent mon esprit. Sol précieux, me dis-je, par quelle usage étonnant de la loi [naturelle] se peut-il que tu sois fait pour constituer ainsi les richesses du propriétaire terrien ? Que serions-nous, nous les fermiers Américains, si nous étions dépossédés de ce sol ? Lui qui nous nourrit, nous habit, et duquel nous tirons même une grande exubérance, comme notre meilleure viande, notre plus riche boisson, ou le miel de nos abeilles qui provient de cet endroit privilégié. Il n’est pas étonnant que nous chérissions ainsi ces qualités, il n’est pas plus étonnant qu’autant d’Européens qui n’ont jamais pu dire que tel carré de terre leur appartenait, traversent l’Atlantique à la recherche de ce bonheur.

Ce qui ressort de cet extrait est le besoin d’accéder à la propriété dans le but de devenir autonome, et ceci dès la création des Etats-Unis. Cette liberté marquée par la possession permet à chacun de subvenir à ses propres besoins et ainsi de pouvoir se donner les moyens de sa propre recherche de son propre bonheur (qui fait aussi partie de la constitution américaine). Et sur ce point là, De Crèvecoeur distingue l’Europe de l’Amérique et avance une raison pour éclairer l’importante émigration vers le nouveau continent : l’espoir d’une vie meilleure. Cette immigration et son impact sur l’identité américaine naissante seront d’ailleurs davantage détaillés dans la lettre III « What is an American. » Un autre système s’esquisse donc, celui qui donne la primauté à l’individu.

J’aimerais présenter un dernier aspect de cette première lettre, plus précisément il s’agit d’une histoire des ruches de l’auteur. Un oiseau, le tyran tritri, lui pose un dilemme car il consomme de nombreuse abeilles mais mange aussi de très nombreux insectes nuisibles. Alors qu’il y en avait plus que de raison et que ces oiseaux devenaient une menace pour ses ruches, il se décide à en abattre quelques uns. Alors qu’il s’apprête à faire feu, un essaim sort de la ruche et prend en chasse l’un des oiseaux. Ce dernier s’enfuit et, voyant que l’essaim se dissipe, fait demi tour et gobe de très nombreux insectes. De Crèvecoeur tue néanmoins le tyran et ouvre son bec et en sort 171 abeilles, et 54 repartent vers leur ruche.

Cette anecdote n’est pas complètement anodine, elle montre un homme qui tient à ce qui l’entoure, à son environnement, que celui-ci lui appartienne ou non. Il comprend — aussi bien que son lecteur — que les espèces sont faites pour se défendre ou pour survivre, l’intervention de l’homme pouvant finalement générer plus de dégâts que de bienfaits.

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2 réponses à “Letters from an American Farmer

  1. Folfaerie 05/09/2012 à 10:44

    je ne connaissais pas du tout, mais à la lumière de ce billet, la lecture de ces lettres doit certainement être passionnante.
    Moi j’ai commencé Les voyages de William Bartram dans une Amérique encore somptueuse à cette époque. Je ne sais pas encore quelle vision il avait de la nature mais déjà, le regard qu’il portait sur les autochtones me le rend sympathique.

    • lavieen4d 05/09/2012 à 13:42

      Oui, c’est vraiment agréable comme lecture, ça change un peu de ce que j’ai l’habitude de lire — ce qui ne fait pas de mal ! William Bartram fait aussi partie de ma liste à lire (absolument), qui prend des proportions « Danaïbiennes » (pour un de rayer, combien viennent s’ajouter !?). J’espère pouvoir lire un billet sur ton blog prochainement sur cet auteur !
      Il est vrai que les premiers récits de la découverte des Amériques sont fascinants, j’ai même des regrets de ne pas avoir connu cette période :-). Dans la même veine, il y a aussi le journal intime des explorateurs Lewis et Clarke ainsi que celui de John James Audubon.

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