Lettres et littérature américaines

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« Unnatural Writing » de Gary Snyder, qu’est-ce que le Nature Writing ?

« Unnatural Writing », publié dans A Place in Space (1995), était à l’origine un discours de Gary Snyder lors de la première d’une série de conférences sur le Nature Writing appelée « Art of the Wild » en 1992. Dans cet essai, le poète s’ingénie à donner une définition de ce genre littéraire (identifié seulement quelques années plus tôt), dans la relation que l’écrivain tisse avec un habitat sauvage. Je pense que tout amateur du genre se devrait de lire « Unnatural Writing » (ainsi que The Practice of the Wild, 1990, toujours du même auteur) car Snyder reprend les grandes étapes dans l’apparition de ce genre littéraire (avec John Muir) et présente aussi les autres courants qui s’attachent davantage à une approche objective de l’espace et à un rendu scientifique (Aldo Leopold et Rachel Carson) pour enfin expliquer (ou tenter d’expliquer) pourquoi le Nature Writing n’est apparu au grand jour qu’à la fin des années 1980. Snyder identifie aussi les grandes constantes du genre : l’intérêt pour la nature, la place de l’homme dans celle-ci, le besoin d’écrire un endroit aimé, etc. Il n’hésite pas à reprendre les grands concepts tels que l’eco-warrior (éco-combattant ou éco-terroriste) d’Edward Abbey (dans The Monkey-Wrench Gang et Hayduke Lives!), ou des plus classiques, ceux relevant de la mythologie ou de la littérature médiévale. Ce qu’il cherche à montrer par là est tout simplement le fait que la nature, et en particulier la nature sauvage, a été présente dans l’art littéraire (mais pas uniquement serai-je tenté de dire) bien avant la reconnaissance du Nature Writing qui ne fait que pousser l’exercice à son paroxysme.

Après avoir apporté une réflexion sur la place du langage dans les rapports à la nature (est-il là pour rendre compte d’un désordre apparent ? Ou pour ordonner ce qui est perçu comme chaotique ? etc), il réintroduit le langage dans une dimension plus pernicieuse, manipulatrice :

There is some truly dangerous language in a term heard in some business and government circles: « sustainable development. » Development is not compatible with sustainability and biodiversity. We must drop talking about development and concentrate on how to achieve a steady-state condition of real sustainability. Much of what passes for economic development is simply the further extension of the destabilizing, entropic, and disorderly functions of industrial civilization.

Il y a une utilisation dangereuse du langage tel qu’il est entendu dans certains cercles d’affaires et gouvernementaux : le « développement durable ». Le développement n’est pas compatible avec la durabilité et la biodiversité. Nous devons cesser de parler de développement et nous concentrer sur comment atteindre une condition viable de véritable durabilité. La plupart de ce qui passe pour être du développement économique est simplement une poursuite des fonctions déstabilisatrices, entropiques et créatrices de désordre de la civilisation industrielle.

La question du développement durable est toujours d’actualité et le fait d’associer deux termes antinomiques pour défendre un assouplissement ou un ralentissement de la destruction et du pillage des ressources terrestres, ne revient pas à remettre en cause ou en doute ce système. Sur ce point, l’auteur est très clair. Il prône davantage un rapport à notre environnement tel qu’est perçu le wilderness (et nous reviendrons là-dessus un peu plus bas). A la façon de Arne Naess, il introduit le concept de deep ecology ou écologie profonde (en opposition au shallow ecology ou écologie de surface) qu’il nomme dans Practice of the Wild : depth ecology (écologie de profondeur). Cette depth ecology, « would go to the dark side of nature. […]Wild systems are in one elevated sense above criticism, but they can also be seen as irrational, moldy, cruel, parasitic » (irait vers la face obscure de la nature. Les systèmes sauvages sont, dans un sens supérieur, au dessus de la critique, mais ils peuvent aussi être perçus comme irrationnels, moisis, cruels, parasitaires.) Ce qu’il faut comprendre par là est que la nature sauvage n’obéit pas aux attentes de l’homme, mais qu’elle est avant tout a-consciente. En ce sens elle ne peut donc être sujette à la critique, mais notre perception, anthropocentrée donc, fait qu’elle est à la fois attirante et repoussante. Elle est en quelque sorte, la partie animale de la partie animale.

Gary Snyder explique ensuite que le Nature Writing se doit d’être à l’image de la nature que ces écrivains retranscrivent. Elle peut être alors tout et son contraire. « Nature’s writing has the potential of becoming the most vital, radical, fluid, transgressive, pansexual, subductive, and morally challenging kind of writing on the scene. » (L’écriture de la nature peut potentiellement devenir la sorte d’écriture la plus vitale, radicale, fluide, transgressive, pansexuelle, assujettissante et moralement provocatrice de la scène littéraire.) Enfin, Snyder dresse neuf points définissant « a ‘New Nature Poetics' » (une nouvelle poétique de la nature).

  1. That it be literate — that is, nature literate. Know who’s who and what’s what in the ecosystem, even if this aspect is barely visible in the writing.
  2. That it be grounded in a place — thus, place literate: informed about local specifics on both ecological-biotic and sociopolitical levels. And informed about history (social history and environemental history), even if this is not obvious in the poem.
  3. That it use Coyote as a totem — the trickster, always open, shape shifting, providing the eye of other beings going in and out of death, laughing with the dark side.
  4. That it use Bear as a totem — omnivorous, fearless, without anxiety, steady, generous, contemplative, and relentlessly protective of the wild.
  5. That it find further totems — this is the world of nature, myth, archetype, and ecosystem that we must each investigate. « Depth ecology. »
  6. That it fear not science. Go beyond nature literacy into the emergent new territories in science: landscape ecology, conservation biology, charming chaos, complicated systems theory.
  7. That it go further without science — into awareness of the problematic and contingent aspects of so-called objectivity.
  8. That it study mind and language — language as wild system, mind as wild habitat, world as « making » (poem), poem as a creature of the wild mind.
  9. That it be crafty and get the work done.
  1. Que ce soit de la littérature — c’est à dire, littérature de la nature. Savoir le qui et le quoi de l’écosystème, même si cet aspect n’est qu’à peine visible dans l’écriture.
  2. Que ce soit ancré dans un endroit — donc littérature de l’endroit : informé des spécificités locales, à la fois au niveau de la biotique écologique et de la sociopolitique. Et informé sur l’histoire (histoire sociale, et histoire environnementale), même si ça n’apparaît pas de manière évidente dans le poème.
  3. Que le Coyote soit un totem — l’escroc, toujours ouvert, changeant de forme, étant l’œil d’autres êtres allant et venant dans la mort, riant avec la face obscure.
  4. Que l’Ours soit un totem — omnivore, sans peur, sans anxiété, stable, généreux, contemplatif, et infatigable protecteur de la nature sauvage.
  5. Qu’il trouve d’autres totems — c’est le monde de la nature, du mythe, de l’archétype, et de l’écosystème que nous devons examiner tour à tour. « Ecologie de profondeur. »
  6. Qu’il ne craigne pas la science. Aller au-delà de la littérature de la nature vers les nouveaux territoires émergents de la science : l’écologie paysagère, la biologie conservatrice (au sens écologique du terme pas politique), les chaos charmants, la théorie des systèmes complexes.
  7. Qu’il aille au-delà sans la science — dans la prise de conscience de l’aspect problématique et contingent de la soi-disant objectivité.
  8. Qu’il étudie l’esprit et le langage — le langage comme système sauvage, l’esprit comme un habitat sauvage, le monde comme « fabrique » (le poème), le poème comme une créature de l’esprit sauvage.
  9. Que ce soit ingénieux et que le travail soit fait.
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