Lettres et littérature américaines

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L’histoire de l’histoire de Rodney

Alors que je relisais « The History of Rodney » de Rick Bass, une nouvelle de In the Loyal Mountains (1995), je n’ai pu m’empêcher de noter la singulière complexité de la narration, la façon dont l’auteur a su imbriquer plusieurs temps et niveaux de narration. Ce que je vais vous proposer aujourd’hui est une approche narratologique de cette nouvelle. Comme certains points seront assez techniques, je mettrai une définition de certains termes.

Pour resituer la scène, il y a deux personnages principaux, dont l’un est le narrateur que nous appellerons narrateur 1 (N1). C’est lui qui raconte l’histoire, son histoire avec sa femme, Elizabeth dans la petite ville de Rodney, une ville fantôme à proximité du Mississippi, où ne vivent plus qu’une douzaine d’habitants. Nous ne connaissons d’ailleurs pas son nom, ni son âge bien qu’il semble être jeune. Toute l’histoire racontée par N1 est au présent (c’est important). Dans cette ville, vit aussi une famille de porcs qui fait régner le terreur. Deux autres habitants prennent part dans l’histoire, Daisy et sa sœur Maggie. Elles ont aussi leur propre espace de narration, mais celui-ci est mis en scène via N1. Nous appellerons la narration de Daisy N2, et celle de Maggie N3. Daisy explique qu’elle attend depuis près de 40 ans le retour de son petit ami, Preacher, qui est en prison pour avoir pourchassé un poulet. N2 et N3 sont toujours au passé.

N1 est homodiégétiques et intradiégétiques (il raconte sa propre histoire en utilisant le pronom « je » ou en anglais « I », parfois « we ») alors que N2 et N3 sont homodiégétiques et extradiégétiques (leur histoire est rapportée par N1 par l’utilisation du discours indirect libre et plus rarement du discours indirect). Pour bien comprendre comment ces trois niveaux de narration sont imbriqués, je vous propose une analyse de deux extraits, la première portant sur l’histoire racontée par Daisy, introduite par N1.

Daisy likes to tell us about Preacher; she talks about him all the time. He was twenty, she was nineteen. Once there was a Confederate gunboat in the cotton field. The boat has since rusted away to nothing, but it was still in fair shape when Preacher and Daisy lived on it…

Daisy aime nous parler de Preacher ; elle parle de lui tout le temps. Il avait 20 ans, elle en avait 19. Avant, il y avait un bateau de guerre confédéré dans le champ de coton. Le bateau a maintenant disparu avec la rouille, mais il était encore bien solide quand Preacher et Daisy y vivaient…

La première phrase est au présent et est racontée par N1. Le « all the time » (tout le temps) marque ici un présent d’habitude ou de répétition. Puis, la seconde phrase s’ouvre au passé et est en fait l’histoire telle que la raconte Daisy en N2, au discours indirect libre — intégrée donc dans N1 –, sur sa vie avec Preacher quand ils étaient encore jeunes. Après le flash back, N1 reprend son histoire avec le temps de narration qui lui est propre : le présent. « I could see Daisy as she was then, with a straw hat low around her brow » (j’imaginais Daisy telle qu’elle était alors, avec un chapeau de paille enfoncé jusqu’aux sourcils). Il est important de bien différencier l’usage de « could » du verbe « was » ici. Bien qu’ils soient tous les deux au passé, « could » ici ne fait pas référence à un moment passé, mais est ancré dans le temps de narration de N1. En effet, cet auxiliaire modal joue ici un rôle de distanciation (induite par la forme passé de « can ») par rapport à ce qu’il peut observer. Le « was » bien qu’il soit effectivement un passé « pur », est à mettre en lien direct avec le « then » (« alors » en français), et de ce fait le détache du temps de la narration de N1 pour être rattaché à celui de N2 ! Pour rendre plus visible ces imbrications de narration nous pouvons produire le schéma suivant (où  Y=>{X} signifie X est introduit par Y et Y[X] signifie X est intégré dans Y) :

N1=>{N2}[N1][N2]

Toujours concernant l’utilisation des temps, quelques lignes plus bas, nous pouvons lire,

« This place isn’t on the map, right? » Elizabeth will ask.

« Cet endroit n’est pas sur la carte, n’est-ce pas ? » demanderait Elizabeth.

Le « will » ici ne marque pas un futur à proprement parler, mais plutôt l’idée de répétition, d’un rite que le narrateur et Elizabeth ont. Comme nous l’expliquions un peu plus haut, le présent de cette nouvelle, « The History of Rodney » est un présent de répétition. La chronologie des différents phénomènes de l’histoire de N1 n’a finalement aucune importance car ces actions ne font que se répétées inlassablement. Le « will » ici, ne marque que la continuité ou la suite du phénomène précédent. A savoir, après que Daisy ait raconté son histoire, pour la énième fois, Elizabeth demanderait alors si cet endroit était sur la carte.

La distinction entre N2 et N3 par rapport à N1 ne se fait que par le prénom (Maggie au lieu de Daisy), mais n’oublions pas que Maggie est la sœur de Daisy, que leurs prénoms se ressemblent (deux syllabes, son en /i/) et qu’elles ont le même point de vue quant à leur passé et à celui de la ville. Qui plus est, N2 et N3 sont introduites de la même façon : par N1. On pourrait presque dire qu’elles sont N2 et N2′. Voici un autre extrait où Maggie est narratrice toujours introduite par N1, au discours indirect libre, à propos des rapports qu’elle entretenait avec Preacher (et à nouveau nous remarquons une singulière analogie entre les deux sœurs). L’utilisation des chiffres en exposant est expliquée un peu plus bas, ils servent en fait de repères.

1Daisy’s sister, Maggie, lives in Rodney too1.2She used to have a crush on Preacher when he was a little boy2. 3She says3 4he used to sleep, curled up in a blanket, in a big empty cardboard box at the top of a long playground slide in front of the church4. 5The slide is still there, beneath some pecan trees. […] [The slide] has got a little cabin or booth at the top and that’s where5 6Preacher used to sleep6, 7Maggie says.7 8He didn’t have any parents.8

La sœur de Daisy, Maggie, vit aussi à Rodney. Elle avait un faible pour Preacher quand il était un petit garçon. Elle dit qu’il avait l’habitude de dormir, enroulé dans une couverture, dans une grande boîte en carton vide au sommet d’un long toboggan d’une aire de jeu, en face de l’église. Le toboggan est toujours là, sous quelque pacanier. Le toboggan a une petite cabine ou cabane à son sommet et c’est là que Preacher avait l’habitude de dormir, dit Maggie. Il n’avait pas de famille.

Là aussi, comme N2 précédemment, N3 est introduite par N1. Cependant, nous observons plusieurs incursions de N1 dans N3 : « Maggie says », « the slide is still there » et « the slide has got a little cabin […] and that’s where ». Nous pouvons, en reprenant les mêmes codes que pour N2 obtenir le schéma suivant (pour faciliter, les chiffres en exposant se rapportent aux parties du texte cité ci-dessus 1…1 ouvrant et fermant la section de phrase concernée) :

1N11=>{2N32[3N13]=>{4N34}} 5N156[N3]67N178[N3]8

 Le recours au discours indirect libre permet ce jeu entre les différents temps de narration. Ce qu’il est aussi intéressant de noter est que les différents narrateurs, à leur niveau respectif sont enfermés dans leur propre temporalité. L’un, N1, étant bloqué dans un présent qui se répète inlassablement, qui finit par perdre son « temps », les autres, N2 et N3 s’étant enfermées dans un passé que N1 permet de ressusciter, mais qui demeure néanmoins coupé du présent. Les histoires du passé se répètent par les paroles et par les souvenirs rapportées par N1 alors que les actions du présent, donc de N1, se répètent aussi mais sans qu’elles soient dites (autrement qu’à travers la narration de N1). On remarque aussi une répétition, un va-et-vient permanent entre les différents niveau de narration. En prenant un axe chronologique où A est le premier phénomène de l’histoire, B le second, etc. Nous obtenons huit grands phénomènes :

A : La rivière devient un torrent de boue.
B : Les gens quittent la ville.
B’ : Les gens retournent à la ville.
C : La mère de Daisy transforme les soldats de l’Union en cochons.
D : le temps où Maggie est amoureuse de Preacher quand il était encore un enfant.
E : Daisy et Preacher sont ensembles, où ils coulent des jours heureux sur leur bateau.
F : Preacher est emprisonné pour avoir pourchassé un poulet.
G : La première rencontre avec Daisy.
H : Le présent qui ne fait que tourner en rond, ne devenant jamais passé : la vie de Elizabeth et du narrateur (N1).

Ces huit grands épisodes s’enchaînent comme suit :

H — B — H — A/B — B’ — C — H — G — H — E — H — D — H — F — H — E — H.

L’échange entre les différents temps et niveaux de narration devient plus limpide et prend tout son sens, les mises en abimes se font aussi plus parlantes, et finalement, l’ordre chronologique de l’histoire importe peu, c’est surtout ce va-et-vient permanent qui rend l’histoire belle et mystérieuse, qui finit aussi par emprisonner le lecteur dans la spirale des narrations imbriquées dans celle principale : N1.

Bien évidemment, il n’y a pas que cela dans cette nouvelle, le rapport au non-humain, les atmosphères, etc jouent aussi un rôle important. Mais, vous l’aurez compris, ici ce que je tenais à démontrer était avant tout ce jeu sur la narration.

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