Lettres et littérature américaines

Le blog nature writing

Quand nature rime avec poésie

Le second texte de Gary Snyder que je vais présenter ici même, dans le cadre de notre série sur Gary Snyder, est « Poetry and the Primitive, Notes on Poetry as an Ecological Survival Technique » publié dans le recueil Earth House Hold (1969). Le titre peut paraître assez prétentieux, surtout que le texte en question est relativement court (une petite dizaine de pages). Cependant, l’auteur n’a pas pour vocation d’analyser en détail les rapports existants entre ce qu’il appelle « primitive peoples » (les peuples premiers) et la poésie. C’est avant tout un regard qu’il pose sur notre (en tant qu’occidentaux) conception de l’environnement et met en parallèle notre monde et celui des indiens, des aborigènes, etc. En lisant son essai, on est rapidement frappé par la diversité des cultures auxquelles Snyder fait référence : Inde, Nigéria, Amérique, etc.

Il commence tout d’abord par définir ce qu’il entend par poésie et par peuple premier. Pour lui, la principale distinction existant entre les civilisations modernes et traditionnelles tient dans le rapport à la nature, à l’espace et au temps. Ainsi,

[Primitive peoples’s] daily reality is a fabric of friends and family, the field of feeling and energy that one’s own body is, the earth they stand on and the wind that wraps around it; and various areas of consciousness

La réalité du quotidien des peuples premiers est un tissu d’amitiés, de la famille, d’un éventail de sensations et d’énergie qui se trouvent dans notre corps, la terre sur laquelle ils se tiennent et le vent qui l’enveloppe, et diverses zones de conscience.

Qui plus est, le contact permanent avec la nature développe l’imagination ainsi qu’une meilleure connaissance des limites du corps humain. Ce détachement de l’Histoire (comme conscience d’un passé ayant une résurgence constante dans le présent) permet donc de profiter pleinement du temps présent, et de vivre dans un espace-temps qui est propre à ces peuples. Bien que Snyder ne cherche pas à mettre directement un lien hiérarchique entre la société moderne occidentale et celle traditionnelle et naturelle, il le fait de manière détournée : « A hand pushing a button may wield great power, but that hand will never learn what a hand can do. Unused capacities go sour » (une main appuyant sur un bouton peut être à l’origine d’un grand pouvoir, mais cette main n’apprendra jamais ce qu’une main peut faire. Des capacités inutilisées rendent aigri). Bien que dans la première partie de son essai Gary Snyder ne donne pas d’exemples concrets pour appuyer son propos, il finit son essai en présentant plusieurs peuples premiers à travers le monde.

Après avoir décrit ce qu’était une civilisation proche de la nature, l’auteur définit ce qu’il entend par la poésie en lien avec ces cultures qui n’ont pas nécessairement recours à l’écrit. La poésie n’est pas à prendre au sens où on peut l’entendre traditionnellement. En effet, il ne s’agit pas ici d’une forme d’art ou d’expression, mais plutôt d’une poétisation du monde : le fait de voir le Beau autour de soi, de voir l’Art dans les objets et phénomènes du quotidien. Il s’agit de vivre la poésie plutôt que de la faire vivre via un mode d’expression. Cette façon d’appréhender le monde peut aussi être extrapolée à la relation que ces peuples ont avec leur environnement : ils ne vivent pas en lien avec la nature, ils vivent la nature comme ils respirent. Snyder parle ici d’un savoir particulier, d’un savoir perdu pour les cultures modernes :

We all know what primitive cultures don’t have. What they do have is this knowledge of connection and responsibility that amounts to a spiritual ascesis for the whole community.

Nous savons tous ce que ces cultures premières n’ont pas. Ce qu’elles ont réellement est cette science en connexion et de la responsabilité qui équivaut à une ascèse spirituelle s’appliquant à la communauté entière.

C’est donc une relation que l’homme moderne aurait perdue, un renoncement à ses origines. La suite de son essai traite essentiellement d’exemples de cultures à travers le monde qui ont su intégrer la nature et leur environnement à leur mode de vie et à leur vision de leur place dans le monde. Un des peuples qui m’a marqué est celui des Anagutas, du Jos Plateau, au Nigéria. Les Anagutas qui ne font pas la distinction entre temps et espace (concept assez difficile à appréhender pour les occidentaux).

North is called « up »; South is called « down. » East is called « morning » and West is called « evening. » Hence (according to Dr. Stanley Diamond in his Anaguta Cosmography), « Time flows past the permanent central position… they live at a place called noon, at the center of the world, the only place where space and time intersect. »

Le nord est appelé « en haut », le sud est appelé « en bas ». L’est est appelé « matin » et l’ouest est appelé « soir ». D’où (selon le docteur Stanley Diamond dans son Anaguta Cosmography), « le temps s’écoule selon une position centrale immuable… ils vivent dans un endroit appelé midi, au centre du monde, le seul endroit où l’espace et le temps se rejoignent.

Voici un des exemples de poétisation du monde repris par l’auteur. Il est important de rappeler dans quel contexte « Poetry and the Primitive » a été publié. En plein dans les années de contestation et des mouvements de contre-culture aux Etats-Unis, de nombreux jeunes artistes cherchaient à montrer qu’un autre modèle de société était possible. La volonté de parler d’une poétisation du monde et d’un rapport écocentré à notre histoire et à notre futur en prenant pour exemple des peuples qui ont été opprimés ou massacrés par les blancs et la « civilisation » marque une volonté d’inverser les rapports de domination culturelle à l’environnement — ce n’est pas celui qui impose sa marque à son environnement qui devient le modèle à suivre. Au contraire l’incroyable diversité culturelle existant à travers le monde est autant de  pistes pour refonder notre rapport à la nature. Les mouvements hippies se sont aussi beaucoup inspirés des religions bouddhiste et hindouiste qui offrent une pluralité d’interprétation du monde qui ne se retrouve pas (ou dans une moindre mesure) dans les religions monothéistes. Gary Snyder n’y coupe et y fait référence à plusieurs reprises. Il ne faut pas non plus oublier qu’il est resté plusieurs années au Japon et s’est converti au Bouddhisme.

En conclusion, nous pouvons dire que « Poetry and the Primitive » est un essai qui bien que ne proposant pas grand chose de neuf pour des lecteurs de 2012, en 1969 il devait en être tout autrement ! Une fois la lecture finie, on se rend compte que nous ne sommes pas assez poètes, pas assez « primitifs », mais heureusement, il n’est jamais trop tard pour bien faire !

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