Lettres et littérature américaines

Le blog nature writing

Kitkitdizze, un monde à part (?)

Nous avions déjà parlé de Gary Snyder à l’occasion de la présentation de son poème engagé Mother Earth, Her Waves. Aujourd’hui, nous allons un peu plus loin dans la présentation du travail de cet auteur et poète en consacrant une série d’articles et présentations de ses textes de prose, essentiellement. Pour commencer, je proposerai un regard sur Kitkitdizze: a Node in the Net. Kitkitdizze est un texte très court (moins de 15 pages) qui parle de la relation de la communauté dont fait partie Gary Snyder à l’endroit où ils habitent, à savoir la Sierra californienne. L’auteur explique comment, alors qu’il était encore étudiant, il fit l’acquisition d’une grande surface de terrain pour une bouchée de pain, comment il bâtit une habitation avec ses voisins en se servant des arbres alentours, comment son regard et sa façon d’appréhender l’espace, qui devinrent au fil des années son chez lui, changent pour devenir un « où vivre mieux ». Bien que ce court texte soit rédigé à la première personne, l’auteur ne parle pas que pour lui mais aussi pour ses voisins qui ont adopté le même mode de vie que lui : « The scattered neighbors and I started meeting once a month to talk about local affairs. We were all nature lovers, and everyone wanted to cause as little impact as possible » (Les quelques voisins éparpillés et moi-même commencions à nous réunir une fois par mois pour parler de tout ce qui concernait le voisinage. Nous étions tous des fous de nature, et nous tous, nous voulions avoir le moins d’impact possible sur la nature).

Le fait d’ouvrir un texte en portant l’attention sur la volonté de ne pas nuire à l’espace vivant entourant une communauté montre non seulement une maturité environnementaliste mais une réelle prise de conscience de la fragilité des écosystèmes. Ce texte est assez récent (publié dans le recueil A Place in Space — 1995) mais prend en compte de nombreux points environnementaux et ceci à plusieurs échelles : localement et régionalement, temporellement (présent, passé et futur), place et rôle de l’homme dans une nature encore considérée comme sauvage, etc.

La préoccupation principale qui se pose donc à cette communauté est de savoir comment conserver la forêt qui les entoure, comment faire pour ne pas l’épuiser et pour qu’il y ait toujours une place pour les espèces vivantes (végétales et animales) sans que cela ne remette trop en question les modes de vie humains. Conservation est le maître mot (et pour davantage de renseignements sur ce que j’entends pas conservation, cliquez ici) car l’être humain et son habitat sont fortement ancrés dans la forêt. En lisant Gary Snyder, il semble que les deux deviennent imbriqués l’un dans l’autre. La forêt et la montagne de la Sierra californienne font autant parties de l’habitat humain que celui-ci fait partie de la nature, aussi sauvage puisse-t-elle être. Et effectivement, la nature que décrit Gary Snyder est définitivement sauvage, les ours, et autres prédateurs vagabondent librement et laissent des traces de leur passage et de leur présence un peu partout autour des habitations sans que cela semble perturber les résidents (bien que l’auteur déplore la perte de nombreux poulets, et la destruction de ruches), les feux de forêts se propagent naturellement, bien qu’il y ait une réelle volonté de la part des habitants de les circonscrire à des espaces bien définis (ce qui nécessite aussi une meilleure compréhension de l’espace et du fonctionnement d’une forêt et par extension, d’une meilleure compréhension du monde sauvage).

D’ailleurs, la définition du wilderness que donne Gary Snyder confine au sublime : « Wildlife is often simply a call, a cough in the dark, a shadow in the shrubs » (le sauvage est souvent un simple appel, un toussotement dans l’obscurité, une ombre dans les fourrés). Sa définition ne met pas la nature en opposition avec l’homme, mais entre elle-même et les sens. En effet, qui a-t-il de plus libre et de plus sujet à interprétation que nos propres sens ? C’est en ceci que sa façon de présenter le wilderness est une vraie force : on le voit et le perçoit aussi là où on peut le voir et le percevoir. Le wilderness est finalement sujet à interprétation, et il est en fin de compte assez facile de comprendre que chacun a une perception de la nature sauvage selon ses propres critères et expériences. Ainsi, un montagnard ne verra pas le wilderness là où un citadin le voit. Cette perméabilité dans la perception de l’espace qui nous entoure permet de mieux appréhender le manque d’intérêt de certains pour les causes environnementales, ou au contraire la volonté de préserver un espace donné. Parler de la nature en termes de sens et subjectifs permet aussi bien de la rapprocher de soi que de l’éloigner selon que l’on s’y intéresse ou non. J’aimerai ajouter ceci : chercher à comprendre pourquoi l’on ne s’intéresse pas à quelque chose est déjà commencer à s’y intéresser (et je m’arrêterai là).

Nous l’aurons donc compris, le rapport avec la nature des habitants de cette partie de la Sierra californienne est basé sur une volonté de voir et de faire au mieux pour et avec la nature, autrement dit le Beau. Ceci passe par la recherche du petit dans le grand et vice versa, d’apprendre à apprécier l’instant comme unité temporelle indéfinie, qu’elle soit connectée ou non avec le temps présent. Les habitants, en se basant sur une perspective à long terme — ils parlent de la septième génération après eux qui pourra profiter de leur travail — espèrent créer un climat propice à une meilleur entente entre les intérêts de l’homme et ceux de la nature. Ceci me fait penser à Thoreau, qui dans Walden disait,

Many a forenoon have I stolen away, preferring to spend thus the most valued part of the day; for I was rich, if not in money, in sunny hours and summer days, and spent them lavishly; nor do I regret that I did not waste more of them in the workshop or the teacher’s desk.

J’ai passé de nombreux après-midi en vain, préférant usé ainsi la partie de la journée tant chérie. Car j’étais riche, pas en espèces sonnantes et trébuchantes, mais en heures ensoleillées et en journées d’été, et je les passais sans y penser. Je ne regrette pas pour autant en avoir gâché davantage à l’atelier ou au bureau de l’enseignant.

En effet, cette apologie du vivre à son rythme, du slowliness (éloge de la lenteur) se retrouve par bribe chez Gary Snyder. Ceci se retrouve aussi dans son dernier paragraphe à Kitkitdizze, à propos d’un vieux chêne qu’il n’avait pas remarqué alors que cela faisait plus de vingt ans qu’il vivait dans les parages. Il explique que ce n’est pas tant lui qui remarque le chêne en question, mais que c’est aussi le chêne, tout comme le wilderness, qui un jour se dévoile à lui. Et pourtant, il sait qu’il a passé du temps autour de ce chêne, mais tout ce temps passé lui a permis de se préparer à cette rencontre avec l’inattendu du familier.

C’est aussi ça vivre un endroit, se préparer à une rencontre qui ne se prépare pas.

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