Lettres et littérature américaines

Le blog nature writing

Entre culture et nature, littérature et anthropisme

En littérature il est plus souvent question de culture que de nature, même quand cette littérature tend à parler essentiellement de la nature. Mais avant toute chose, il faut être particulièrement clair sur ce que l’on entend par « nature » et par « culture ». Pour commencer, on peut dire que ce sont deux notions qui sont généralement opposées. Je pense cependant qu’il ne faut pas se contenter de les opposer, que leur relation va bien plus loin. D’ailleurs, par quoi passe cette relation ? Pour expliciter mon propos, je propose de regarder deux objets sous deux angles différents, celui de la nature et celui de la culture. Prenons un œuf de peu importe quel oiseau, un œuf que l’on trouverait dans un nid, perdu dans les branches d’un arbre, le long d’un sentier. On peut dire, sans se tromper que cet œuf fait partie de la nature, pas de la culture. Prenons le même œuf et émettons l’idée de le cuire. Est-il toujours naturel ? Non, pas au même titre qu’avant. Prenons la source de sa transformation : le feu. Le feu quand il est libre est naturel, mais quand celui est maîtrisé (cheminée, barbecue, gazinière, etc) est-il aussi naturel que précédemment ? Encore une fois, non. Serait-ce la transformation qui ferait que l’on passe d’un état à un autre ? Je ne le pense pas non plus, car si l’œuf tombe et casse, il sera toujours aussi naturel que s’il était resté dans son nid. Ce qui change est son rapport à l’homme.

La culture est donc une nature passée par l’homme, ce qui n’est pas sans rappeler Emerson qui définissait ainsi l’Art dans Nature (1836) :

Thus is Art, a nature passed through the alembic of man. Thus in art, does nature work through the will of a man filled with beauty of her first work.

Ainsi est l’Art, une nature passée par l’alambique de l’homme. Ainsi dans l’art, la nature travaille à travers la volonté d’un homme empli de la beauté de son travail premier.

L’Art pour Emerson, ce que j’appelle culture, est donc une nature qui n’en est plus une car elle a été interprétée par un être humain. La nature et la culture ne sont donc pas si opposées que cela, elles sont juste deux conceptions du monde de l’homme. Elles sont donc à la fois contraires et complémentaires. La relation entre la nature et la culture pose aussi le problème de l’acquis et de l’inné. L’inné est ce qui est déjà présent naturellement, alors que l’acquis est ce qui s’inscrit dans la mémoire, dans le comportement, etc après un effort d’assimilation. Pour reprendre l’idée d’Emerson, la nature passe à une autre relation à l’homme sans changer d’état, c’est le regard qui transforme la nature en une œuvre d’art/culture. Ainsi, on passe aussi de l’inné (nature) à l’acquis (culture) sans changer quoi que ce soit. C’est bel et bien la maîtrise d’un élément qui fait que celui-ci pourra être considéré comme faisant partie de la culture, ou non.

Maintenant que la distinction entre culture et nature est bien faite et que leur rapport à l’homme est établit, on peut se pencher sur une autre question : pourquoi la culture ? Et surtout pourquoi décréter que tel espace naturel fait partie de la culture d’un pays, qu’en bien même cet espace serait sauvage (c’est à dire vierge de toute présence humaine) ? Le regard porté par l’homme dans son appréciation de l’espace en tant que nature ou culture va aussi déterminer son rapport à cet espace. Lorsque l’espace est considéré comme nature, l’homme doit le percevoir comme culture pour le travailler. Cependant, lorsqu’un espace devient culture, l’homme doit le préserver ou le conserver au même titre qu’un héritage ou une culture historique car celui-ci témoigne d’une transcendance culturelle. Les auteurs du nature writing ont donc tout intérêt à présenter les espaces naturels comme faisant partie de la culture humaine en tant qu’objet d’Art pour les conserver ou mieux, les préserver.

Ainsi, lorsque John Muir compare la vallée du Yosémite à une cathédrale, il lui confère d’une part une valeur divine, un aspect sacré mais aussi, il lui laisse une place au sein des choses acquises qu’il est primordial de préserver au nom d’une culture historique de l’homme. En considérant l’environnement qui nous entoure, et finalement l’univers, comme faisant partie de notre culture et non plus comme étant une partie de la nature, étrangère à l’être humain, un devoir s’impose alors à ceux qui envisagent d’en utiliser les ressources : dans quelle mesure peut-on utiliser la nature sans pour autant tomber dans l’utilitarisme ? Par extension, dans quelle mesure peut-on user de la main d’œuvre sans tomber dans l’esclavagisme ? C’est donc une question de conscience, d’éthique et de respect qui doivent prévaloir dans la façon de regarder le monde. Tout comme un feu qui se propage librement et qui menace de tout embraser et qui peut soit être laissé libre, soit être éteint en intervenant, quand il se trouve dans la cheminée, il doit être entretenu pour qu’il chauffe le plus longtemps possible.

Je propose un petit schéma pour simplifier ces rapports :

L’homme fait partie de la nature, tout comme la culture, mais l’homme garde une part d’inné le rattachant directement à la nature, et dans sa perception de son environnement, il apporte de la culture à la nature. La nature, elle, englobe tout. C’est en donnant un sens à la nature que l’homme peut l’intégrer dans sa conception de culture.

Ainsi, c’est l’homme qui crée la culture de l’homme en passant une nature de l’inné à l’acquis. Mais le rapport de la culture à la nature implique une création toujours plus importante de culture. Cette création passe donc par le regard. Mais qu’est-ce que le regard en littérature ? Est-ce le regard de l’auteur, du narrateur, du personnage, de la plume à travers l’acte d’écrire ?

Je pense qu’il est important de préciser qu’il s’agit d’une autre forme de culture : elle n’est pas une nature transposée via le regard, mais il s’agit d’une culture créée ex-nihilo, qui n’est rattachée en rien avec la nature qui inspire la création. C’est le sens que l’on confère à cet écrit, à ce regard porté, qui va créer un lien entre cette même forme de culture et la nature. Si ce sens ne peut se rapporter à rien de connu ou de clairement identifié, la connexion entre nature et culture se fait par un autre biais : l’imagination. En recréant un espace à partir, non pas d’un espace connu, mais d’un espace imaginé, nourri par les descriptions et les atmosphères, et qui peut alors se trouver à cent lieux de ce qu’est l’endroit réel, l’acte de création et d’assimilation à la culture passe aussi bien par le regard de l’écrivain que par celui qui va y donner du sens, le lecteur. Cette distorsion se retrouve au sein même du nom du genre littéraire qui nous intéresse ici : le nature writing, l’écriture de la nature. En ceci, il faut donc bien distinguer le livre-objet et le livre-culture. L’auteur crée le livre-objet et c’est celui qui le lit qui le transforme en livre-culture. Cette différence se retrouve à l’identique quand on perçoit un espace défini comme un paysage. Un livre ne reste qu’un objet tant qu’il n’est pas découvert et tant qu’on ne lui apporte pas un sens ou un regard — en bien ou en mal. Pour reprendre à nouveau Emerson,

The charming landscape which I saw this morning is indubitably made up of some twenty or thirty farms. Miller owns this field, Locke that, and Manning the woodland beyond. But none of them owns the landscape. There is a property in the horizon which no man has but he whose eye can integrate all the parts, that is, the poet.

Le charmant paysage que j’ai vu ce matin est indubitablement composé de quelques vingt ou trente fermes. Miller possède ce champs, Locke celui-là et Manning le bois derrière. Mais aucun d’entre eux ne possède le paysage. Il existe une propriété à l’horizon qu’aucun homme n’a sauf celui dont l’œil peut rassembler chaque partie, c’est à dire, le poète.

Le poète est celui qui donne un sens ou un regard à l’espace et celui-ci n’est plus perçu de la même manière : la valeur culturelle qui lui est alors attribuée l’élève au rang de paysage.

Ce qui se passe en littérature peut s’appliquer à toutes les autres formes d’art. Par exemple, la photographie, l’objectif est le regard du photographe mais la valeur culturelle de la photographie va être rattachée à ce qu’elle montre. En ce sens, l’art et le regard ont un réel pouvoir, celui de donner un sens aux objets.

Je pense que ce point bien particulier permet aussi de mieux comprendre ce qu’est le nature writing et ce que l’on entend par là. Cependant, rien n’est figé dans le temps et l’espace, et le regard source de culture, évolue lui aussi. Ainsi, ce genre littéraire est la volonté et représente la capacité à un auteur de créer de la poésie pour protéger un espace qui auparavant n’était que nature.

Publicités

2 réponses à “Entre culture et nature, littérature et anthropisme

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :