Lettres et littérature américaines

Le blog nature writing

Charité bien ordonnée…

Voici le premier essai de Wendell Berry que j’ai lu, « The Tyranny of Charity », essai qui se trouve dans The Long-Legged House (1965). L’auteur part d’une histoire, celle d’un artisan menuisier, pour critiquer l’action gouvernementale dans la lutte contre la pauvreté. Ce n’est pas tant la mobilisation de moyens et de personnes qu’il fustige mais l’inadéquation de cette aide. En effet, le menuisier ne gagne pas suffisamment d’argent pour subvenir à ses besoins, il reçoit donc une aide de l’Etat pour qu’il puisse se vêtir et manger. Wendell Berry explique qu’il a moins besoin de coupons-repas que d’outils plus modernes et efficaces qui lui permettront d’augmenter sa production et de sortir de sa misère. En lui donnant à manger, sans possibilité d’améliorer ses revenues ou son mode de production, l’artisan est enfermé finalement dans une spirale infernale.

To give a man bread when he needs a tool is as inept and unfeeling as to give him a stone when he needs bread.

Donner du pain à un homme qui a besoin d’un outil est aussi inepte et insensible que de lui donner une pierre quand il a besoin de pain.

Le point de vue est novateur car la pauvreté et la misère ne sont pas qu’une question de train de vie, mais, comme l’indique Wendell Berry, elles devraient être mesurées en fonction de la capacité ou du potentiel à se sortir de cette pauvreté et misère ! Si aucun espoir d’avenir n’est offert, la misère devient tragédie.

Le propos de Wendell Berry est aussi inscrit dans un rapport marxiste à la société, avec une opposition entre les gens, les citoyens et l’Etat et la société. Le rapport de force se fait à plusieurs niveau : l’individu vs. le collectif, celui qui reçoit l’aide et celui qui la distribue, les pauvres vs. les riches. Mais ce rapport de force est profondément inégal, qui plus est, la société, l’Etat et les grandes entreprises étant dirigés par la même « caste » de gens, n’offrant donc aucune perspective sur la diversité qui compose la société, les actions menées s’en trouvent inadéquates.

De plus, en 1965, un an après l’assassinat de John F. Kennedy, Lyndon B. Johnson (président par intérimaire, puis président des Etats-Unis jusqu’en 1969) lança sa campagne électorale sur le thème « War on Poverty » (la guerre contre la pauvreté) ce que Berry ne manque pas de noter quand il dit :

To wage a « War on Poverty » in such a way as to encourage the exceptionnal to become ordinary would seem to imply an expectancy of defeat.

Financer une « Guerre contre la pauvreté » de cette manière, en encourageant ce qui est exceptionnel à devenir ordinaire, revient à insinuer l’espérance de la défaite.

Encore une fois, l’auteur ne remet pas en cause la lutte contre la paupérisation du peuple américain, mais la façon dont est menée cette lutte car elle ne crée pas un climat propice au développement personnel, ou n’aide pas les gens à créer leur propre richesse. Ainsi, l’Etat crée des esclaves du système, pas des citoyens (pour reprendre Wendell Berry).

Mais l’auteur ne se contente pas de critiquer, il propose aussi des pistes pour réhabiliter les régions sinistrées par le chômage. Plutôt que d’aider les grosses entreprises qui s’approprient les matières premières d’une région sans se préoccuper de la pérennité de l’emploi ou de l’usage des ressources (comme dans les mines du Kentucky, ou les entreprises forestières, etc) il faudrait travailler sur « le petit » qui a un impact à l’échelle locale et qui ne partira pas quand les vents tourneront. C’est en ayant une approche écocentrée, c’est à dire, sur l’humain et son habitat, qu’une politique économique d’envergure aura un impact durable et va à l’encontre de la recherche du profit à court terme.

Bien qu’écrit en 1965, « The Tyranny of Charity » reste d’actualité. Les hommes politiques au pouvoir actuellement n’ont finalement qu’un regard purement économique et (parfois) social à la crise économique d’aujourd’hui. Pour retrouver une croissance et casser la montée du chômage, ceux-ci n’ont recours qu’aux leviers purement économiques. Or, il serait de bon ton d’apporter une dimension autre à la crise, en prenant en compte l’habitat et la région dans la création de richesse durable. Les mesures mises en place répondent à la même logique du système capitaliste : le meilleur profit à court terme. Si l’activité n’est pas durable, l’endroit où elle s’implante l’est bien plus ! Ainsi, ceci mettrait à terme à la spéculation sur une reprise « magique », basée sur des critères qui engendreront les mêmes effets à cette même crise.

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