Lettres et littérature américaines

Le blog nature writing

Le paradis de certains peut être l’enfer des autres.

Voici une autre nouvelle de Rick Bass, Days of Heaven (Des journées paradisiaques) tirée du recueil In the Loyal Mountains (1996). L’histoire se passe dans la vallée du Yaak, le narrateur (dont on ne connait pas le nom) vit à l’année dans une maison qu’il doit entretenir quand le propriétaire n’est pas là. Il coule des jours heureux dans les bois, suivant tranquillement le rythme des saisons et s’assurant que la plomberie ne gèle pas les jours de grand froid. Or, un changement de propriétaire arrive. Certes le nouveau maître des lieux (Quentin) ne lui demande pas de quitter la propriété mais celui-ci et son ami (Zim) ont pour ambition de développer économiquement la vallée pour y attirer les grands de ce monde. Ce développement induit aussi la disparition de la vallée du narrateur, de ces « days of heaven » ainsi que du wilderness (la nature indomptée). Dès la première ligne, il met les choses au clair : « their plans were to develop the valley, and my plans were to stop them » (leurs plans étaient de développer la vallée, et mes plans étaient de les stopper). Le narrateur va donc faire tout son possible pour les empêcher de se sentir à leur aise chez eux en tentant de les dégoûter par d’innombrables manières.

Tout au long de la nouvelle deux analogies s’établissent, la première entre le narrateur et la vallée, le combat pour la préservation d’un espace encore sauvage et la seconde entre Quentin et Zim et l’urbanisation des espaces les plus reculés, le besoin de détruire un écosystème au nom de la liberté d’entreprise et le capitalisme et les différentes dérives qui y sont associées. Comme le capitalisme, rien ne saurait mettre un frein à leur vie (auto)destructrice. Seulement, le narrateur ne peut les affronter directement et doit recourir à de nombreux stratagèmes pour les dégoûter et leur faire changer d’avis. En vain.

En effet, le narrateur vivant dans ce qu’il considère son paradis (et la marque du possessif y est récurrente dans cette nouvelle : « my fire », « my valleys », « my woods » — « mon feu », « mes vallées », « mes bois ») et pouvant être licencié à n’importe quel moment, il ne peut que rester dans l’ombre et doit agir de manière discrète. Mais rien y fait, Quentin et Zim ne comprennent pas quelle est la véritable valeur de la vallée : ils n’y voient qu’un immense gâchis d’argent et de potentialités inexploitées. Là où ils devraient être horrifiés, ils sont ravis, rendant leur personnage d’autant plus abjecte.

L’inadéquation de leur présence dans le Yaak se retrouve aussi dans leur relation à la nature : après avoir tué un bébé coyote, Zim dit à un narrateur catastrophé « coyotes eat baby deer and livestock […]. All you do is live here and keep the pipes from freezing » (les coyotes mangent les faons et le bétail. Tout ce que tu fais est vivre ici et empêcher les tuyaux de geler). Quentin le rejoint sur le rapport aux prédateurs « hunters should be the only thing out here getting the little deers » (par ici, les chasseurs devraient les seuls choses à profiter des petits cerfs). Mais la destruction passe aussi par eux : incapables de se contrôler, Zim se saoule tous les soirs et finit par ouvrir le feu dans la maison, à casser fenêtres, portes, murs et meubles. Le paradis devient enfer.

Tristement, les efforts du narrateur ne sont pas couronnés de succès et Rick Bass conclut son histoire par de bien tristes mots car révélant une profonde passivité dans la protection de son espace :

All I could do was wait. I sat very still, like that owl, and thought about where I could go next, after this place was gone. Maybe, I thought, if I sit very still, they would just go away. »

Tout ce que je pouvais faire était attendre. Je m’assis et restai immobile, comme cette chouette, et me demandai où je pouvais aller ensuite, après que cet endroit eut disparu. Peut-être, me disais-je, si je m’assois et reste immobile, ils s’en iront tout simplement.

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