Lettres et littérature américaines

Le blog nature writing

Danse avec le monde

Petite pause dans la série consacrée à Nature qui reprendra dès la semaine prochaine. Aujourd’hui, je vous présente un autre livre d’Annie Dillard (j’avais ouvert ce blog avec son merveilleux Pilgrim at Tinker Creek) : Teaching a Stone to Talk (1982) ou en français : Apprendre à parler à une pierre. Ce livre est un recueil de rencontres et de voyages, d’histoires, de perceptions et d’impressions d’un monde qui tournoie à 68,400 miles par heure direction l’est de la constellation d’Hercule. Composé de 14 chapitres ce livre (qui se lit très rapidement et facilement) n’a pas d’axe principal ou ne suit pas une histoire en particulier si ce n’est l’incroyable diversité de ce monde, la richesse qui se cache sous chaque pierre et la volupté d’une éclipse solaire. Ces 14 chapitres se suivent mais ne se ressemblent pas. Tout commence avec une éclipse solaire totale, puis vient le Pôle Nord, une rencontre avec une belette, la vie dans la jungle de l’Equateur, les Galapagos, des souvenirs d’enfance, etc. Mais tous décrivent par petites touches successives un univers où le silence est de mise, où le temps se fige et se cristallise, où l’infiniment grand se retrouve dans l’infiniment petit.

Les mots ne sont là que pour la description en effet il n’y a que peu de dialogues et ceci sont rapportés au style indirect et parfois indirect libre. L’effet n’en est que plus saisissant : les sons se font échos, lointains et feutrés. Le monde dur et amoral d’Annie Dillard « began with no ado » (débuta sans prévenir). Les choses vivent, apparaissent et disparaissent sans qu’il y ait besoin de commentaires ou d’officialisation. Elle explique à propos de l’éclipse solaire :

It was odd that such a well-advertised public event should have no starting gun, no overture, no introductory speaker. I should have known right then that I was out of my depth. Without pause or preamble, silent as orbits, a piece of the sun went away.

C’était étrange qu’un événement si attendu par le public ait pu commencer sans top départ, sans ouverture, sans discours d’introduction. J’aurai du savoir à cet instant là que je n’étais plus moi même. Sans pause ou préambule, silencieux comme les orbites, un morceau de soleil s’en alla.

Le monde est toujours en action, ne prend pas de pause et tant pis si nous n’étions pas prévenus. Le silence du début de l’éclipse est aussi un silence froid, une absence due à un détachement de soi. Au début du chapitre 5, « The Deer at Providencia » (Le cerf à Providencia), l’auteur est dans un petit village équatorien près de la rivière Napo. Un petit cerf est emprisonné à un arbre et se débat pour se dépêtrer de ses liens et recouvrer sa liberté. Le groupe d’Américains regarde en silence l’animal dans sa torture tandis que les villageois regardent le groupe d’Américains. Pas un son n’est produit si ce n’est celui de la respiration du cerf, seul l’esprit de l’auteur résonne dans l’écriture mais cet écho est lui aussi muet : « few of the very different people standing in this circle had a common language. We watched the deer, and no one said much » (peu des différentes personnes qui se tenaient dans ce cercle avaient une langue commune. Nous regardions le cerf, et personne ne dit grand chose).

Cet épisode marquant où même les gens du coin ne communiquent pas, ou proue, où la diversité culturelle résulte en l’impossibilité d’échanger par les mots, rend le silence assourdissant dans l’effacement des sons et dans la résurgence des atmosphères. Le silence fait ressurgir la douleur et l’inadéquation d’une situation qui apparaît alors « normale » aux yeux de tous, villageois comme étrangers. L’insoutenable normalité du silence laisse place aussi à une profonde solitude inconsciente : ce n’est pas tant le groupe qui observe en silence le cerf se torturer sans un mot, ce sont avant tout les individus qui intériorisent la scène, formulant les sons sans les former. De même, le cerf souffre seul sans que rien ne puisse venir abréger ses souffrances ou qu’ils puissent se libérer, qu’en bien même par le cri de douleur.

Ce silence est avant tout effroi car Annie Dillard se rend soudainement compte qu’à travers le monde, à travers l’univers même, le présent est absolument partout, que ce monde qui file à 68,400 miles à l’heure vers l’est d’Hercule n’aura jamais été aussi vieux, que le cerf, les astres et les algues microscopiques participent dans cette gigue infernale en silence. Tout comme l’éclipse solaire du premier chapitre qui ôte la lumière, elle ôte aussi les sons. Le cri de stupeur que les gens, installés autour d’Annie Dillard sur la colline, ne peuvent réprimer est aussitôt étouffé par l’obscurité et la surprise tant et si bien que ce n’est qu’après l’éclipse passée qu’Annie Dillard réalise ce qui s’est réellement passé.

L’univers en branle permet aussi à l’auteur de se souvenir de son enfance, de ces moments où elle regardait seule, dans la cave de la maison où à la crique, le monde à travers un microscope ou à travers des jumelles, ces moments où elle scrutait les algues et petits êtres mourir sous la chaleur de la lampe de 75 watts qui permettait à son microscope de fonctionner, où Jupiter disparaissait derrière la Lune, où le couple de cygnes change de couleur selon qu’il est vu sur fond de montagne ou de ciel bleu, passant du noir au blanc et du blanc au noir. Ces échanges incessants entre le petit et le grand permettent à l’auteur de mettre le doigt sur le pourquoi du monde et son propre rapport à ce même monde : les choses sont connectées par une force invisible (comme chez Emerson) : « each breath of night smelled sweet, more moistened and sweet than any kitchen, or garden, or cradle. Each star in Orion seemed to tremble and stir with my own breath » (la nuit, chaque respiration sentait le sucré, était plus humide et sucrée que n’importe quels cuisine, ou jardin ou berceau. Chaque étoile d’Orion semblait trembler et stimuler avec ma propre respiration). L’univers est lié à lui même tout comme ce qui le compose. Ainsi, le dernier souffle, des vers et bactéries examinés sous l’œil de l’enfant, s’arrêtait comme elle retenait son souffle. Ces liens invisibles qui animent chaque chose, vivante ou non, se retrouvent à travers les différents chapitres et rencontres de ce merveilleux petit livre. Le lecteur finit aussi par se prendre au jeu en retenant son souffle l’espace d’un instant pour mieux apprécier le moment cristallin du présent et mieux s’imprégner du génie narratif d’Annie Dillard.

Les mots et les mondes sont unis par une sorte de « mystery » pour reprendre Rick Bass dans The Book of Yaak (1996), et à nouveau Dillard compare ce que l’on n’oserait comparer. Les macrocosmes et les microcosmes se reflètent les uns dans les autres et sont finalement deux miroirs que l’on met l’un en face de l’autre. Ainsi, la Nébuleuse du Crabe, dans la constellation du Taureau, est une étoile qui explose en continue à la vitesse improbable de 70 000 000 miles par jour depuis le onzième siècle, dans un silence tout aussi improbable. Et pourtant, elle ne bouge pas, une photographie de l’étoile prise il y a quinze ans montre l’absence de changement perceptible aujourd’hui encore. De même, un lichen en expansion constante, vivant donc, n’a pas grandi en quinze années de mesures. L’échange inexistant entre ce lichen et cette étoile prend forme à un degré autre, dans une sorte de métaphysique transcendée, dans une danse incroyable avec le monde. Sans que l’on puisse mesurer, par les mots comme par l’esprit, ce qui se passe autour de nous, Annie Dillard sait que les choses de la nature n’ont besoin de rien, contrairement à nous : « if, however, you want to look at the stars, you will find that darkness is necessary. But the stars neither require nor demand it » (cependant, si vous désirez regarder les étoiles, vous découvrirez que l’obscurité est nécessaire. Mais les étoiles ne la requièrent pas et ne la demandent pas). L’homme est sur Terre pour donner un sens aux choses disait déjà Annie Dillard dans Pilgrim at Tinker Creek (1974).

Donner un sens à un livre est aussi ce qu’elle a réussi à faire avec ce merveilleux Teaching a Stone to Talk, un sens à comprendre comme une direction, mais aussi comme une sensation.

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