Lettres et littérature américaines

Le blog nature writing

Nature de Emerson, de l’art et du beau

Le troisième volet consacré à Nature d’Emerson est dédié à un nouveau chapitre abordant une nouvelle thématique de la relation de l’homme à la nature chez Emerson. Un chapitre important qui apporte un éclairage de comment la nature a influencé notre perception du Beau et la création artistique (chez Emerson, je tiens à le préciser). Le beau et sa recherche, une constance dans l’art de manière générale, et en particulier depuis la période Romantique, dans la relation à l’art dans Nature est un point particulièrement important qui permet de mieux comprendre de nombreux auteurs du Nature Writing. Ainsi, dès les premières lignes, Emerson explique que la nature se fait artiste, que les paysages et éléments que l’on peut retrouver ici et là sont de potentielles œuvres d’art. « A nobler want of man is served by nature, namely, the love of beauty » (un désir des plus nobles de l’homme est servi par la nature, à savoir, l’amour du beau). Mais attention ! Tout le monde n’aura pas la même appréciation d’un paysage, et de la même manière tout le monde n’apprécie pas un tableau ou un livre. C’est donc l’organe sensoriel qui crée son tableau : « the eye is the best of artists » (l’œil est le meilleur des artistes). C’est donc celui qui sait chercher ou trouver le beau qui se fait artiste. Le clin d’œil d’Emerson (le jeu de mot était facile) au lecteur devient alors apparent : comme c’est à travers l’art littéraire que l’auteur cherche à définir une nouvelle identité américaine, le lecteur avisé deviendra donc artiste en reconnaissant l’art et le beau chez Emerson et la portée que ce dernier y associe. Mais l’art pour exister en tant que tel a besoin de l’amateur d’art pour être identifié et représenté, tout comme l’amateur d’art ne peut exister qu’en présence de l’art et ne peut remplir son rôle d’identifiant et se représenter l’œuvre d’art. Si cette œuvre se trouve être la nature, sa représentation prend une dimension plus large, incluant une dimension microcosmique et macrocosmique, le monde étant finalement l’aboutissement d’une gestalt : le paysage n’existe qu’une fois tous les éléments le composant réunis et ne formant qu’un ensemble plus large, les dépassant tous : le paysage.

By the mutual action of [the eye’s] structure and of the laws of light, perspective is produced, […] so that where the particular objects are mean and unaffecting, the landscape which they compose, is round and symmetrical.

Par l’action conjointe de la structure de l’œil et des lois de la lumière, la perspective est produite, de telle sorte que là où des objets en particulier sont vils et ne produisent aucun effet, le paysage qu’ils composent est plein et symétrique.

Dans cette citation, la lumière joue un rôle aussi important que l’œil. Métaphoriquement, la lumière est l’Esprit (dont nous reparlerons pour le chapitre suivant) ou « over-soul » (âme transcendante) qui touche le monde de son éclat. La lumière n’éclaire pas elle bénie le monde et permet de le rendre toujours plus beau : « there is no object so foul that intense light will not make beautiful » (il n’existe pas d’objet trop laid pour qu’une lumière intense ne puisse pas le rendre beau). Cette impression que la luminosité sert à embellir chaque chose est particulièrement présente chez John Muir. Je prendrai à titre d’exemple son essai « The Sierra Nevada » où il décrit la partie du Yosémite du même nom. Sur les deux-trois premières pages seulement, le lecteur rencontre une quantité astronomique d’éléments relatifs au champs lexical de la lumière, mis en juxtaposition avec une entité divine. Ainsi, pour John Muir, la Sierra Nevada aurait dû s’appeler the Range of Light (la Chaîne de Lumière). Voici un relevé des différents termes rencontrés dans les deux premières pages de « The Sierra Nevada » :

Pages

Champs lexical de la lumière

Champs lexical du divin

1

  • Charming and glorifying (charmant et glorifiant)

2

  • Glowing golden in the sunshine (d’or brillant au soleil)

  • reposing like a […] cloud in the sunny sky (posé comme un nuage dans le ciel ensoleillé)

  • gloriously colored, and so luminous (coloré glorieusement, et tellement lumineux)

  • not to be clothed in light, but wholly composed of it. (pas habillé de lumière mais entièrement composé)

  • A belt of rose-purple yellow (une ceinture d’un jaune rosé et violacé)

  • all these colored belts […] make a wall of light […] as beautiful as a rainbow (toutes ces ceintures colorées forment un mur de lumière aussi beau qu’un arc-en-ciel)

  • one glowing April day (une journée radieuse d’avril)

  • rich sheet of golden compositae (une strate riche de composites dorés)

  • luminous wall shone in all its glory (le mur lumineux brillait de toute sa gloire)

  • glorious flood of light (un torrent glorieux de lumière)

  • sunbursts of morning (éclats de soleil du matin)

  • noonday radiance (le midi radieux)

  • flush of alpenglow (le rougissement des pics alpins lumineux)

  • thousand dashing waterfalls with their […] irised spray (des milliers de superbes cascades avec leurs gouttelettes irisées)

  • Like the wall of some celestial city. (comme le mur d’une cité céleste)

  • Glory (glorieux)

  • [it should be called] the Range of Light (elle aurait dû s’appeler la Chaîne de Lumière)

  • glorious (glorieux)

  • marvelous abundance (abondance merveilleuse)

  • divinely beautiful (divinement beau)

  • depth and grandeur of its sculpture (la profondeur et la grandeur de sa sculpture)

Bien que John Muir ne soit pas Emerson on ne peut que remarquer l’impressionnante utilisation de la lumière chez ces deux auteurs. L’un l’incorporant directement dans sa prose, la mettant en pratique à travers la description de la nature, l’autre en expliquant, en montrant le procédé. A noter aussi que John Muir (et il est loin d’être le seul) définit la nature comme un artiste à part entière, surpassant l’homme par ses couleurs et son architecture. Sur ce point-ci aussi, les deux auteurs se rejoignent, l’homme cherche à imiter la nature à travers l’art.

Mais le beau induit par la nature n’est pas que cela, en effet, elle représente un refuge dans lequel le citadin vient se réfugier pour se retrouver à nouveau en contact avec le beau. Loin de la nature et du beau, l’homme n’est plus lui même, il lui faut se retour à son origine, son « home » dirait John Muir, pour qu’à nouveau il redevienne homme. En redevenant homme (et rappelons qu’au début du chapitre l’homme est l’amateur d’art et l’artiste aux yeux d’Emerson), le citadin se rapproche de Dieu : « How does Nature deify us with a few and cheap elements! Give me health and a day, and I will make the pomp of emperors ridiculous. » (Comme la Nature nous déifie avec quelques éléments si peu chers ! Donnez moi la santé et une journée et je rendrai ridicules les apparats des empereurs).

Cette citation n’est pas sans rappeler le célèbre poème d’Emerson intitulé « Good-Bye Proud World » (Adieu fier monde) où il quitte justement la ville et la vanité de l’homme pour les bois et la montagne où réside l’essence même du monde et de la sagesse.

I laugh at the lore and the pride of man,
At the Sophist school and the learned clan;
For what are they all, in their high conceit,
When man in the bush with God may meet?

Je ris du savoir et de la fierté de l’homme,
De l’école sophiste et du cercle d’érudits
Car que sont-ils tous, perchés sur leur suffisance,
Quand, dans le bois, l’homme et Dieu peuvent se rencontrer ?

Ce qu’il faut comprendre aussi dans ces deux citations c’est que la recherche d’une fausse complexité ne mène qu’à davantage de superficialité. L’appréciation des choses simples et gratuites pour tous, que l’on soit riche ou pauvre, érudit ou simple, doit rester au cœur de notre relation à l’autre et à la nature. A nouveau, le regard que l’on porte sur ce qui nous entoure affecte directement notre relation au monde. Comme celui qui sait voir où réside la beauté dans un paysage, l’œil est l’organe sensoriel qui fait que l’on peut prendre la vie du bon côté ou non. Ainsi, en apprenant de la nature, Emerson invite son lecteur à apprendre à regarder sa vie et son monde différemment. Les joies liées à la nature n’existent finalement que grâce à notre capacité à s’en saisir : « To the attentive eye, each moment of the year has its own beauty, and in the same field, it beholds, every hour, a picture which was never seen before, and which shall never be seen again » (pour l’œil attentif, chaque moment de l’année a sa propre beauté, et dans un même champ chaque heure apportera une image qu’il n’aura jamais vu auparavant, et qu’il ne reverra jamais plus). L’hiver autant que l’été, le promeneur devrait se réjouir de pouvoir profiter des beautés de la nature, aussi bien cachées puissent-elles paraître.

Pour Emerson, la beauté est donc une vertu divine à laquelle l’homme peut être intégré selon son action, à savoir, grande et noble. Ainsi, les grands héros bibliques, les grands conquérants et explorateurs se fondent dans le paysage et ne peuvent plus être dissociés de l’ensemble qu’ils forment avec la nature : « can we separate the man from the living picture? » (peut-on séparer l’homme de l’image en marche ?) dit-il à propos de Christophe Colomb découvrant l’Amérique. La scène revêt un caractère transcendant qui perdrait de son sens si le tableau advenait à être dénaturé : les montagnes reflétant le soleil, les indiens sur la côte, et les barques se rapprochant de la côte tant escomptée ne sont qu’un seul et immense tableau. A son moment de gloire, le héros fait autant partie du paysage que les montagnes devant lui et la mer dans son dos.

Le dernier point de ce chapitre est le lien entre nature et art et amène le beau à un autre niveau, celui de l’intellect. Pour Emerson (et à mon avis pour tout artiste et de nombreuses autres personnes) la création du beau est apparentée à l’art. Mais pour lui, l’art créé par l’homme ne peut être beau que s’il arrive à se faire l’épitomé du monde, à être une expression du monde en miniature : « a work of art is an abstract or epitome of the world. It is the result or expression of nature, in miniature » (une œuvre d’art est un extrait ou un épitomé du monde. Elle est le résultat ou l’expression de la nature en miniature). Plus loin, Emerson explique que tout objet peut potentiellement devenir objet d’art « as it suggests this universal grace » (s’il suggère cette grâce universelle). Ainsi, l’homme ne peut s’inspirer que de la nature pour pouvoir prétendre créer de l’art, du beau. Cette pensée que tout l’art humain descend directement de la nature se retrouve aussi chez John Muir et Rick Bass qui retrouvent les caractéristiques architecturales un peu partout dans leurs montagnes mais dans des proportions inégalées par l’homme.

Une œuvre d’art est donc le résultat de la volonté d’un homme de représenter la beauté universelle par sa propre action.

Thus is Art, a nature passed through the alembic of man. Thus in art, does nature work through the will of a man filled with beauty of her first work.

Ainsi est l’Art, une nature passée par l’alambique de l’homme. Ainsi dans l’art, la nature travaille à travers la volonté d’un homme empli de la beauté de son travail premier.

La relation de la nature à l’art et au beau dans Nature permet de mieux cerner la pensée Transcendantale dans la relation de l’art à Dieu, mais aussi de comprendre l’impact de la pensée émersonienne sur tout un genre littéraire (que nous développerons plus tard). La recherche du beau dans la nature passe donc par une volonté personnelle de retrouver l’origine de toute chose. Le regard, comme nous l’avons vu, se trouve être une des clés permettant d’apprécier et de savoir voir la beauté du monde.

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2 réponses à “Nature de Emerson, de l’art et du beau

  1. Heli 09/15/2011 à 06:26

    Hello
    I suggest admin can set up a forum, so that we can talk and communicate.
    Heli Nancy

  2. de 09/17/2011 à 17:37

    Hello,

    First of all, thanks for visiting my blog and leaving a comment. I don’t think there is a need to open a forum as people can leave messages or comments on an article and follow others’s comments. Moreover I don’t know how to open one! 😉

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