Lettres et littérature américaines

Le blog nature writing

Nature de Emerson, qu’est-ce que la commodité ?

Le second chapitre, et le second volet de cette série consacrée à Nature (1836) de Emerson, intitulé Commodité ouvre sur les différentes classes dans lesquelles les objets de la nature relativement à leur relation à l’homme tombent. Ainsi, il existe quatre classes selon Emerson : la commodité, la beauté, le langage et la discipline. Par commodité — ce qui nous intéresse présentement — il faut comprendre les avantages permis par la nature. La commodité est un chapitre très court, il ne fait pas plus de 3 pages.

La nature selon Emerson n’agit pas de manière consciente et n’existe que dans une perspective absolue, perspective qui dépasse l’homme et son existence. Ici, par nature, il ne faut pas simplement voir la Terre, mais l’univers dans son ensemble. Ainsi, l’homme peut être amené à disparaître ou à ne pas percevoir ce que la nature a à lui offrir, ce n’est finalement pas le problème de la nature. Il importe donc à l’homme d’apprendre ou de réapprendre à regarder autour de lui et de voir en la nature une alliée et non pas quelque chose à dompter ou à plier sous sa volonté car ceci ne saurait que le desservir dans une plus large perspective (et cette façon de présenter le rapport homme/nature demeure incroyablement contemporain). Ainsi, on peut citer Emerson :

 The misery of man appears like childish petulance, when we explore the steady and prodigal provision that has been made for his support and delight on this green ball which floats him through the heavens.

La misère de l’homme apparaît d’une irascibilité bien puérile quand nous explorons la profusion prodigue et constante de ce qui a été créé pour l’aider et le réjouir sur cette boule verte qui l’achemine vers les cieux.

Ainsi, Emerson se lamente que l’homme ne puisse adopter une perspective le dépassant, que l’homme ne puisse pas saisir l’incroyable chance que la nature lui offre. Le rapport aussi bien à l’espace et au temps qui passe se retrouve cristallisé ici. Nos propres limites seraient-elles la clé à notre incapacité à concevoir nos actes dans une dimension plus globale ? Emerson ne répond pas tout de suite à cette question. Au contraire, il développe l’idée selon laquelle la nature est dédiée à l’homme, en reprenant l’image d’Adam dans le jardin d’Eden. Mais cet Eden s’est mué en une nature plus pastorale car l’homme a déjà été banni dudit jardin : « Beasts, fire, water, and corn serve him. The field is at once his floor, his work-yard, his play-ground, his garden, and his bed » ( Les animaux, le feu, l’eau, les roches, et le maïs le servent. Le champ est à la fois son sol, son espace de travail, son terrain de jeu, son jardin et son lit). Cette terre, l’Amérique, sur lequel un homme nouveau apparait et se définit au fil des ans depuis l’avènement de son indépendance, se doit donc de recréer l’union perdue entre l’homme et la nature. La vraie question que l’on est en droit de se poser est : l’homme veut-il réellement retrouver cette état d’harmonie ? Ou bien, peut-il accepter qu’il ne puisse pas être seul dans l’univers (en tant qu’entité régissante), qu’il puisse s’élever en s’aidant de la nature ? Pour l’instant, Emerson juge que non, l’homme n’est pas encore prêt car il use la nature la laissant toujours un peu plus fragilisée (comme l’explique Wendell Berry dans « The Nature Consumers », vous trouverez une présentation de cet essai ici).

L’homme dans son impatience a transformé le but originel de la nature pour mieux le servir. Bien que les exemples donnés par Emerson peuvent prêter à sourire aujourd’hui, ils n’en demeurent pas moins vrais encore de nos jours :

He no longer waits for favoring gales, but by means of steam, he realizes the fable of Aelosus’s bag, and carries the two and thirty winds in the boiler of his boat. To diminish friction, he paves the road with iron bars, and, mounting a coach with a ship-load of men, animals, and merchandise behind him, he darts through the country, from town to town, like an eagle or a swallow through the air. By the aggregate of these aids, how is the face of the world changed, from the era of Noah to that of Napoleon!

Il n’attend plus le vent favorable, mais avec la vapeur, il réalise la fable du sac d’Eole, et porte les trente deux vents dans le ventre de son bateau. Pour diminuer la friction, il pave la route de barres de fer, et dans sa cabine, avec à sa suite un chargement d’hommes, d’animaux et de marchandises, il traverse le pays, allant de ville en ville, tel un aigle ou une hirondelle dans le ciel. Par l’accumulation de ces aides, comme la face du monde a changé, de l’ère de Noah à celle de Napoléon !

La machine à vapeur étant aujourd’hui archaïque représentait à l’aube de la Révolution Industrielle une réelle avancée technologique, permettant de se déplacer plus rapidement et en plus grand nombre et de repenser les moyens de production. Les nombreuses images d’Emerson mettent en avant une progression technologique qui coupe l’homme de sa vraie nature. Ainsi, en corrompant les avantages octroyés par la nature, l’homme transforme son monde petit à petit en celui de Napoléon. Si Emerson avait écrit son texte aujourd’hui, Napoléon aurait été Hitler, Stalin, ou tout autre tyran ayant participé à détruire un peu plus l’homme et son environnement. L’utilisation de la bombe atomique comme arme de dissuasion pendant la Guerre Froide (et encore aujourd’hui dans une certaine mesure) peut aussi entrer dans cette catégorie d’avancées aliénant toujours un peu plus l’homme de son origine. Qui plus est, l’usage de la vapeur (emprisonnement de la liberté des vents) et des barres de fer pavant le pays est apparenté à une forme de torture (infligée inconsciemment). En emprisonnant la nature, en la privant de sa liberté, l’homme s’emprisonne dans ses illusions : la technologie a ses propres limites et ne permet de progresser qu’en étant constamment améliorée.

Ces percées technologiques ont aussi contribué à rendre l’homme égoïste car à ne prendre en compte que son bien être et pas celui de son environnement (et ce point bien précis nous renvoie à la notion de communauté telle qu’Aldo Leopold la développe dans son « Land Ethic » : ici). En s’enfermant dans ce mode de penser le monde, l’homme s’éloigne toujours plus de la nature et se retrouve alors emprisonné dans un cercle vicieux le conduisant vers toujours plus de technologie et ipso facto, moins de nature. On pourrait presque lire qu’avec l’avènement du Transcendantalisme, l’homme a (enfin) la possibilité de regarder là où il n’avait plus regardé depuis trop longtemps. Il appartient maintenant à lui de se prendre en main et de choisir vers quel futur il veut aller.

Pour terminer, voici une dernière citation qui résonnera en chacun, marxiste ou capitaliste : « A man is fed, not that he may be fed, but that he may work » (un homme est nourri, pas pour qu’il soit nourri, mais pour qu’il puisse travailler).

Vous trouverez ce chapitre en anglais dans son intégralité ainsi que sa traduction annotée en français sur www.traductionsnaturewriting.wordpress.com

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