Lettres et littérature américaines

Le blog nature writing

Nature de Emerson, une introduction

Voici la première partie d’une série sur Nature de Ralph Waldo Emerson, une série qui s’étendra sur plusieurs semaines (comme pour la relation entre Nature Writing et la littérature engagée il y a quelques semaines ou mois). Chaque article sera consacré à un chapitre ou partie de ce texte écrit en 1836. Il ne s’agit pas d’un texte appartenant au genre de l’écriture de la nature au sens stricte, mais au mouvement Transcendantale. Le Transcendantalisme américain est un mouvement de renaissance culturelle, philosophique et sociétale inspiré de Kant, Locke et d’autres romantiques allemands et britanniques. Ce mouvement voulait amener l’homme à se rapprocher de la nature pour qu’il retrouve sa place dans le monde et puisse à nouveau entrer en communion avec Dieu. La nature n’est plus vue comme une ressource, mais comme une valeur esthétique qui permet à l’homme de s’élever (ce que l’on retrouve plus tard, à la fin du XIXè et au début du XXè siècles avec l’apparition des mouvements pour la conservation et pour la préservation). Des écrivains et penseurs comme Ralph Waldo Emerson, Henry D. Thoreau ou encore Elizabeth Peabody pensaient que l’homme moderne était bien trop ancré dans le matérialisme ce qui l’éloignait de la nature et de Dieu.

La période dans laquelle ce texte s’inscrit est charnière dans la création d’un esprit américain propre à un pays qui a gagné son indépendance quelques années auparavant (en 1776). En pleine phase de transition entre l’ancien monde, l’Europe des rois et colonisatrice, et le sentiment que les américains sont un peuple élu de Dieu pour guider les hommes vers une nouvelle Jérusalem, Emerson propose avec Nature un nouvel esprit américain. La période Transcendantale s’étendit sur près de trente années, jusqu’à ce que la santé d’Emerson ne devienne trop mauvaise, dans les années 1870. Avec la mort d’Emerson et de Thoreau, le mouvement s’essouffla peu à peu mais influença énormément toute la littérature et la société de l’époque. Encore aujourd’hui, on sent l’influence prépondérante de ces auteurs dans le Nature Writing et dans les mouvements écologistes.

Nous allons pour l’instant nous pencher uniquement sur l’introduction et le chapitre introductif à Nature qui présentent les grands points qui seront abordés et développés plus tard. Dès le début, il est clair qu’Emerson a la volonté de proposer un regard innovant sur les relations de l’homme à la nature. En effet, à partir de ce lien qu’il souhaite recréer, c’est l’émergence d’un nouvel esprit américain, tourné vers l’avenir et la nature :

Why should not we also enjoy an original relation to the universe? Why should not we have a poetry and philosophy of insight and not of tradition, and a religion by revelation to us, and not the history of theirs? […] Why should we grope among the dry bones of the past? […] The sun shines also today. […] There are new lands, new men, new thoughts. Let us demand our own works and laws and worship.

Pourquoi ne devrions-nous pas profiter d’une relation originale à l’univers ? Pourquoi ne devrions-nous pas avoir une poésie et une philosophie compréhensives et non pas traditionnelles, et une religion qui se soit révélée à nous, et non pas une histoire qui leur appartient ? Pourquoi devrions-nous triturer les os secs du passé ? Le soleil brille aujourd’hui aussi. Il existe de nouveaux territoires, de nouveaux hommes, de nouvelles idées. Exigeons nos propres labeurs et lois et croyances.

Ici, le passé (les os, la tradition, « histoire qui leur appartient ») représente le vieux continent et plus particulièrement la Grande-Bretagne qui avant la Guerre d’Indépendance dirigeait ce que nous appelons aujourd’hui l’Est des Etats-Unis. En cherchant à se distancer et à se démarquer des traditions littéraires et philosophiques de ce passé, Emerson propose de tourner le regard vers ce qui est extérieur à l’être humain : la nature, pour « profiter d’une relation originale avec l’univers ». En effet, l’univers, le macrocosme par excellence, n’est autre qu’une métaphore pour une entité métaphysique. Cette entité n’est pas Dieu au sens chrétien du terme, mais plutôt une forme panenthéiste du concept de Dieu (à savoir, Il se retrouve en chaque chose qui constitue l’univers et transcende toutes ces choses). Nous verrons plus tard ce qu’est réellement ce Dieu émersonien.

Mais que se cache derrière la nature d’Emerson ? Sont-ce les montagnes, les arbres, la faune et la flore ou bien autre chose encore ? En effet, la science tente désespérément de comprendre le fonctionnement de l’univers, de l’anatomie et de l’esprit humain. Mais « to what end is nature? » (Quel est le but de la nature ?). Pour lui, la nature est à mettre en lien avec le Soi et l’art.

Strictly speaking, therefore, all that is separate from us, all which Philosophy distinguishes as the NOT ME, that is, both nature and art, all other men and my own body, must be ranked under this name, NATURE.

A proprement parler, donc, tout ce qui est séparé de nous, tout ce que la philosophie distingue comme étant le NON MOI, c’est à dire, à la fois la nature et l’art, tous les autres hommes et mon propre corps, doit apparaître sous ce nom, NATURE.

Ainsi, la nature est une représentation panthéiste (Dieu est partout mais ne transcende pas ce tout) de Dieu où l’esprit du Moi ne fait pas partie – alors que le corps est considéré comme appartenant à la nature. La dichotomie entre soi et le reste du monde, l’esprit et le corps, entre le monde et l’art participe aussi dans la nature et sa définition. Le lien avec l’art (qui sera amplement développé plus tard) est le résultat de la rencontre entre l’homme et sa volonté de mélanger son savoir à la nature. Ainsi, l’art ne se retrouve pas que dans une œuvre mais aussi dans les constructions, dans les choses du quotidien.

Le poète chez Emerson joue donc un rôle particulier car il permet de réunir ces différents mondes et esprits. Il ne va pas que poétiser le monde, il va être le réceptacle du monde perçu comme une gestalt. La gestalt est telle une mosaïque : les petits carreaux de faïence existent seuls mais ce n’est que pris dans leur ensemble qu’ils forment quelque chose qui les transcende.

The charming landscape which I saw this morning is indubitably made up of some twenty or thirty farms. Miller owns this field, Locke that, and Manning the woodland beyond. But none of them owns the landscape. There is a property in the horizon which no man has but he whose eye can integrate all the parts, that is, the poet.

Le charmant paysage que j’ai vu ce matin est indubitablement composé de quelques vingt ou trente fermes. Miller possède ce champs, Locke celui-là et Manning le bois derrière. Mais aucun d’entre eux ne possède le paysage. Il existe une propriété à l’horizon qu’aucun homme n’a sauf celui dont l’œil peut rassembler chaque partie, c’est à dire, le poète.

Ainsi, le poète est celui dont le regard transforme le monde en un concept esthétique plutôt que comme une ressource. La beauté du monde ne peut être sujette à la propriété mais appartient à celui qui sait la voir. Selon Emerson, trop peu de personnes peuvent profiter de cette beauté car ancrées dans un monde matérialiste. Le poète ne possède rien sinon ses yeux qui donnent vie et sens à ce qui est inerte et vide pour celui qui reste attaché à son confort.

La rencontre avec la nature et sa dimension métaphysique se fait à travers la solitude (ce qui n’est pas sans rappeler Henry D. Thoreau, John Muir, Annie Dillard, Rick Bass, Edward Abbey et de nombreux autres auteurs que nous avons pu rencontrer précédemment). Ainsi, le premier chapitre intitulé « Nature » s’ouvre avec ces mots devenus célèbres : « To go into solitude, a man needs to retire as much from his chamber as from society. I am not solitary whilst I read and write, though nobody is with me. » (Pour se retrouver en solitaire, un homme doit se retirer autant de sa chambre que de la société. Je ne suis pas solitaire quand je lis et écris, pourtant, personne n’est avec moi). Le retrait de la société n’a qu’un seul but : retourner aux origines que l’homme a trop longtemps laissées de côté. Ce n’est que seul face à la nature que l’homme va pouvoir contempler l’esprit de la nature, à travers ce que l’homme moderne ne regarde plus. A ce titre, Emerson prend pour exemple les étoiles qui émanent « a perpetual presence of the sublime » (une présence perpétuelle du sublime).

Selon l’auteur, il ne faut pas chercher l’origine de l’homme uniquement aux origines de l’humanité, mais aussi dans sa propre origine : l’enfance. L’enfant s’émerveille de chaque chose et ne semble pouvoir se lasser de quoi que ce soit car découvrant à chaque instant la présence du sublime. Savoir retrouver l’enfant qui est en nous, même en étant adulte est donc un moyen de comprendre l’univers, d’en rechercher les beautés et la simplicité de la perfection.

The sun illuminates only the eye of the man, but shines into the eye and the heart of the child. The lover of nature is he whose inward and outward senses are still truly adjusted to each other, who has retained the spirit of infancy even into the era of manhood.

Le soleil illumine seulement l’œil de l’homme, mais il brille dans l’œil et le cœur de l’enfant. L’amoureux de la nature est celui dont les sens tournés vers l’intérieur et l’extérieur sont toujours ajustés les uns aux autres, celui qui a conservé l’esprit de l’enfance jusque dans l’âge de l’adulte.

L’image des étoiles et du soleil est bien évidemment une métaphore représentant le savoir et Dieu. Les étoiles servent de guide pour celui qui sait les lire et les regarder, et pourtant elles font tout autant parties du paysage que les arbres, les montagnes ou l’océan. La différence est le degré d’innocence qui réside en chaque être humain. Savoir être à l’écoute de soi revient donc à être à l’écoute de la nature et de Dieu. En écoutant l’environnement qui l’entoure, l’homme s’élève de sa condition d’homme et devient partie de la nature et donc, de Dieu.

In the woods, we return to reason and faith. […] Standing on the bare ground, – my head bathed by the blithe air, and uplifted into infinite space –, all mean egotism vanishes. I become a transparent eye-ball; I am nothing; I see all; the currents of the Universal Being circulate through me; I am part or particle of God.

Nous retournons aux bois pour raisonner et trouver la foi. […] Debout sur le sol nu, ma tête baignée par l’air allègre, et portée dans l’espace infini, tout vil égoïsme s’évanouit. Je deviens un globe oculaire transparent ; je ne suis rien ; je vois tout ; les courants de l’Être Universel circulent à travers moi ; je suis une partie ou particule de Dieu.

Ce dernier extrait peut être apparenté à une sorte d’apothéose du premier chapitre introductif à Nature car il rassemble en son cœur tous les éléments et idées qu’Emerson nous a présentés. Le terme de « transparent eye-ball » a d’ailleurs profondément influencé le mouvement Transcendantaliste et cristallise le rôle de l’homme dans l’univers selon Emerson. L’homme est là pour faire partie du tout, que ce soit la nature, ou Dieu. La nature demeurant le seul moyen de se reconnecter avec l’univers. La solitude, l’esprit innocent et les éléments ne forment plus qu’un et se retrouvent en chaque être. La nature perçue par l’homme-poète évolue alors à travers son regard mais elle ne peut jamais être vide de sens ou de beautés. La croyance en un avenir unique pour les Etats-Unis, l’écriture d’une nouvelle civilisation et d’une nouvelle culture pourra se faire lorsque son peuple saura retrouver la part d’innocence qui est en lui.

Je prépare aussi une traduction de l’introduction à Nature que vous trouverez sur : www.traductionsnaturewriting.wordpress.com.

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2 réponses à “Nature de Emerson, une introduction

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