Lettres et littérature américaines

Le blog nature writing

Un premier élan

Je vais vous présenter une nouvelle de Rick Bass tirée de The Lives f Rocks (2009) traduit en français sous le titre La vie des roches (je crois). Cette nouvelle, Her First Elk ou Son premier élan raconte la première partie de chasse de Jyl. Elle est inexpérimentée, mal équipée et surtout n’est pas une chasseuse (pas encore). Elle part tôt un matin et au bout d’une heure trouve un troupeau d’élans, elle s’approche, tir et blesse mortellement l’un des plus gros d’entre eux. L’animal s’enfuit, le troupeau le suit. Elle part à sa poursuite, suivant les traces de sang laissées ici et là, elle finit par retrouver sa proie morte, dans la forêt. Cependant, l’animal n’est pas seul, deux personnes attendent la chasseuse car elle se trouvait sur une propriété privée. Confuse, elle explique comment elle est arrivée là. Les deux personnes, Ralph et Bruce, qui sont en fait frères vont lui apprendre comment préparer un gibier tel qu’un élan.

Si l’histoire reste simple, le texte demeure particulièrement touchant et est empli d’une rude douceur. La structure même du texte est d’une grande complexité : le temps de l’histoire (qui se déroule sur une journée), le texte et la partie de chasse évoluent en parallèle. Le jour naissant correspond à la fois à une forme de naissance pour Jyl et au début de son apprentissage. Elle commence à ramper, puis se dresse avant de marcher et de courir, de la même manière, l’aube naissante laisse la place aux premiers rayons de soleil, puis au soleil rasant et enfin à sa chaleur et en ce qui concerne son apprentissage, elle va commettre des erreurs et apprendre des frères. De même, les couleurs se font plus distinctes, plus nettes, plus chaudes comme le texte se développe.

La chasse pour Jyl est aussi une sorte de « madeleine de Proust » car à plusieurs reprises les bois et l’odeur de l’animal lui remémoreront son père, des barbecues, son enfance. Mais à un autre niveau, la chasse devient aussi un objet mystique qui permet au personnage principal d’assister à la déification de l’élan lors de sa préparation par les deux frères. La dimension christique de la scène est aussi très présente : l’animal sacrifié pour les autres, la saignée, mais surtout la manière dont il est ressuscité : en retournant à la forêt, aux siens. Son retour à la vie — pas à la sienne mais à celle des autres — passe aussi par la consommation de sa chair :

The elk becoming her as she ate it, and becoming Ralph and Bruce, as they ate it (did this make them somehow, distantly, like brothers and sister, or uncles and niece, if not fathers and daughter?) — and the tow old men becoming the soil then, in their burial, as had her father, becoming as still and silent as stone, except for the worms that writhed now in their chests, and her own tenuous memories of them. And her own gone-away father, worm food, elk food, now: but how he had loved it.

L’élan devenant elle comme elle le mangeait, et devenant Ralph et Bruce comme ils le mangeait (est-ce que cela faisait d’eux, en quelque sorte, au fond, des frères et une soeur, ou des oncles et une nièce, sinon comme des pères et une fille ?) — puis les deux vieux hommes devenant la terre, à leur enterrement, comme l’avait fait son père, devenant rigide et silencieux comme de la roche, exceptés les vers qui grouillaient dans leur poitrine, et dans ses maigres souvenirs de leur vie. Et son propre père depuis longtemps parti, nourriture pour vers, nourriture pour élan, maintenant : mais comme il avait aimé tout ça.

Dans cet extrait qui demeure cruel et pourtant si beau le renouveau prend tout son sens car il s’inscrit dans une série de cycles et permet à chaque chose de renaître ailleurs, de créer un lien cosmique transcendant chacun de ces éléments.

Un autre point qui permet d’apporter une lumière différente sur le texte est la traque de l’animal blessé. L’animal blessé s’enfuit à travers la forêt laissant quelques touches ensanglantées sur un pays et un paysage purs et enneigés. Ces petites touches rappellent évidemment l’encre s’appliquant sur la feuille blanche, traçant une histoire, le sang traçant une autre histoire : celle d’une fuite perdue d’avance, une histoire où la vie et la mort marchent main dans la main. Déjà dans Winter Rick Bass joue avec cette métaphore. Il explique dans le journal intime de sa première année dans le Yaak qu’il écrit davantage en hiver et moins avec les beaux jours — il en va de même avec sa femme qui est artiste-peintre. Alors que la nature recouvre le paysage, les couleurs et les histoires de neige, l’artiste recouvre sa toile/page d’encre/de peinture. Puis avec le printemps, l’activité prend un autre rythme et vient alors le temps des cueillettes, du jardinage, de la coupe du bois, de la chasse et de la pêche : plus il y a de couleurs et d’histoires qui s’écoulent sur  et découlent du paysage, plus les pages/toiles restent blanches.

Finalement, c’est une belle leçon de chasse que Rick Bass donne au lecteur : la chasse n’est pas que celle de l’élan, c’est aussi et surtout celle des mots et des émotions.

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