Lettres et littérature américaines

Le blog nature writing

Un poème : Mother Earth

Nous avons vu jusqu’à présent uniquement des écrivains et aucun poète. Il était temps de rectifier le tir avec une des figures de la « beat generation » : Gary Snyder. Je ne vais pas présenter tout un recueil mais plutôt un poème qui est engagé dans la protection de l’environnement, dans lequel il dénonce la façon dont l’homme traite la nature. Il s’agit de « Mother Earth: Her Whales »  (1974) ou en français « Mère Nature : ses baleines ». Le poème est assez long et j’ai décidé de le recopier ainsi que d’en proposer une traduction. Cette traduction se trouve sur un autre blog intitulé Trad&co.

Il est rare que Gary Snyder se positionne de manière aussi virulente dans ses poèmes. Généralement, il traite de la relation entre l’homme et son endroit, de la nature mais aussi des impressions personnelles dans certains lieux, ou des trivialité du quotidien. Ici, dans « Mother Earth: Her Whales » le poète nomme directement certains pays : le Brésil, le Japon, la Chine et l’Amérique du Nord. Il met en avant la nature saccagée, la déforestation et la pollution à outrance engendrées par l’activité de l’homme capitaliste et impérialiste, ainsi que du pouvoir politique. Mais ce qui marque surtout le poème est l’opposition entre « the robot nation » (la nation de robots) et le peuple. A l’instar de nombreux autres écrivains et poètes de la nature, le peuple n’est pas composé uniquement d’humains restés proche de la nature, il comprend aussi la faune et la flore. L’image du robot est une métaphore pour tout ce qui met à mal la nature et ceux qui vivent en harmonie avec elle, c’est à la fois ce qui représente la course vers la modernité à tout prix, au mépris des droits à la nature d’exister et le sentiment d’impunité justifié par la place autoproclamée de l’homme dans le monde. Ainsi, les robots représentent les politiques, les gouvernements, le libéralisme, les grosses industries, etc.

Au-delà d’une lecture marxiste des rapports entre le monde de l’homme néolibérale et celui du peuple opprimé, c’est surtout un appel à regarder la réalité telle qu’elle est, et non pas telle qu’on voudrait la voir ou la montrer. D’un côté, Gary Snyder montre une nature éternelle qui transcende le temps de l’homme avec des mots faisant référence à l’infini : « whorls of living light », « two thousand years ago », « for a million years », etc (spirales-volutes de lumière vivante / il y a vingt milles ans / pendant un million d’années). Or l’activité humaine détruit cette éternité en s’appropriant des espaces pour les transformer :

Père David’s Deer, the Elaphure,
Lived in the tule marshes of the Yellow River
Two thousand years ago — and lost its home to rice —

Le Cerf de Père David, l’Elaphure,
Vivait dans les marais de la Rivière Jaune
Il y a vingt milles ans — et perdit son chez lui pour du riz —

Ici, Gary Snyder met en avant la destruction d’un habitat pour les besoins de l’homme. Le détournement de l’habitat du cerf pour le transformer en une rizière participe aussi dans la dimension anthropocentrée du monde : l’homme est le centre de l’univers et peut se permettre l’acaparation de tous les droits. Gary Snyder pose d’ailleurs la question : « IS man most precious of all things? » (L’homme EST-il plus la précieuse des choses ?) Ce à quoi il répond qu’en ce cas, il faut aussi chérir ce qui l’entoure pour son bien-être.

Mais pour moi, là où Gary Snyder va se démarquer est lorsqu’il va se s’insurger sur le fait que « la nation de robots » puisse se positionner sur ce qui est bon ou non pour la nature :

How can the head-heavy power-hungry politic scientist
[…] Speak for the green of the leaf? Speak for the soil?

Comment peut le scientifique politique, à la lourde tête, affamé de pouvoir,
Parler pour le vert des feuilles ? Parler pour la terre ?

Bien qu’écrit en 1974, la question reste d’actualité : les partis politiques écologistes, les mouvements de protection de la nature et les réglementations visant à limiter la pollution sont-ils réellement utiles à la nature ? N’agissent-ils finalement pas d’abord pour servir leurs propres intérêts ? A défaut de sombrer dans la paranoïa, ou l’anarchie nihiliste, on peut effectivement être en droit de se poser la question car la conscience de l’espace comme endroit ne fait toujours pas partie des standards de la pensée occidentale (pour que ceci soit plus clair, allez sur les présentations des textes d’Aldo Leopold « Thinking Like a Mountain » et « The Land Ethic » ou encore à mon essai sur la conception de l’espace en tant qu’endroit chez différents écrivains de la nature) ! Malgré toutes les avancés de ces dernières décennies, nous sommes encore très loin du « Land Ethic » d’Aldo Leopold.

La réponse à cette question se trouve pour le poète dans la solidarité du peuple, qui doit savoir et pouvoir réclamer ce qui lui est dû. Mais ceci implique forcément de participer dans l’idéologie dominante même si c’est pour en sortir. De la même manière, on peut déplorer que la critique du capitalisme et la mise en avant d’une autre conception du monde économique et social passe toujours par le biais du capitalisme ! Malheureusement, il ne semble pas y avoir encore une troisième voie qui sortirait du mode de pensée capitaliste/anti-capitaliste.

Mais cette position par rapport au capitalisme et à sa critique apparaît finalement bien fade face à l’abjecte que représente les nations des gouvernants. A la lecture de la strophe 11, Gary Snyder décrit un monde qui se détruit lui même, dans la joie et la bonne humeur rendant la scène d’autant plus sinistre :

The robots argue how to parcel out our Mother Earth
To last a little longer
like vultures flapping
Belching, gurgling,
near a dying Doe.
« In yonder field a slain knight lies —
We’ll fly to him and eat his eyes
with a down
derry derry derry down down. »

Les robots se disputent pour savoir comment parceller notre Mère Nature
Pour durer un peu plus longtemps
comme des vautours battant des ailes
Vomissant, gargouillant,
à côté d’un Faon mourant.
« Dans un champs lointain un chevalier blessé gît –
Nous volerons jusqu’à lui et mangerons ses yeux
en chantant bas
derry derry derry down down. »

« Derry derry down down » est le refrain d’une chanson populaire où un vagabond prend la vie toujours du bon côté car il est libre, mais ici le message est détourné pour donner un côté absurde et sinistre à la scène. Ce ne sont pas tant les mots qui sont violents, c’est surtout la gratuité de cette violence qui marque, l’impression que la pureté se meurt sans que rien ne soit fait (le faon et  le chevalier mourant). Les attributs rattachés aux gouvernants sont eux associés à la mort, avec les vautours et à ce qui n’a pas d’âme avec les robots.

Malgré les quelques éléments enjoués et beaux de ce poème, il demeure sombre, effrayant et profondément fataliste : que peut-on faire pour lutter contre la mise à mort de la nature et de ses habitants ? Bien peu semble dire Gary Snyder.

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3 réponses à “Un poème : Mother Earth

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