Lettres et littérature américaines

Le blog nature writing

L’endroit, c’est subjectif !

Cet essai reprend un peu ce qui a été dit dans les différentes présentations, et permet à la fois d’introduire la dernière catégorie de ce blog consacré à l’écriture de la nature et de soulever un certain nombre de questions et interrogations. Je tiens néanmoins à préciser que ceci n’a rien d’académique et je ne tiens pas à ce que ça le devienne. Pour moi, la littérature et l’écriture doivent avant tout rester un plaisir et un loisir – mais ceci n’empêche pas qu’on puisse le faire sérieusement !

La thématique que je vais aborder aujourd’hui est la pierre angulaire de ce genre littéraire : la relation de l’homme à l’espace qu’il occupe. Lawrence Buell appelle cet espace « place », terme que je traduirai par « endroit ». Mais voici comment lui définit cet endroit :

“Place” as opposed to “space” implies “space to which meaning has been ascribed,” assigned distinctness and value.

« L’endroit », contrairement à « l’espace » induit un « espace auquel on a attribué un sens », une distinction et de la valeur.

L’endroit est un espace mal définit géographiquement, à la fois très élastique et précis dans sa position dans l’espace. Il peut être à la fois l’endroit où je m’assoies pour regarder la télévision le plus confortablement possible et être le territoire où je me sens le plus chez moi. Que ce territoire s’étende sur plusieurs hectares ou qu’il ne fasse qu’une dizaine de mètres carrés importe peu, il s’agit de mon endroit. Mary Austin dans The Land of Little Rain définit son endroit par « the country of lost borders » (le pays aux frontières perdues). Le fait que l’endroit ne puisse être figé se retrouve aussi dans notre propre perception de cet espace bien spécifique. En retournant dans la maison de notre enfance, par exemple, les choses semblent soudainement plus petites, l’espace plus réduit. La place laissée à la découverte de son endroit est d’ailleurs primordiale mais nous reviendrons dessus un peu plus tard.

On peut cependant se poser la question de savoir s’il n’y a qu’une seule manière d’appartenir à un endroit, si cette appartenance n’est pas modifiée selon la région. Ainsi, Wendell Berry explique dans The Long-Legged House que pour lui cette appartenance ne peut se faire que d’une manière :

And that summer, I remember, I began to think of myself as living within rather than upon the life of the place. I began to think of my life as one among many, and one kind among many kinds […].

Seen as belonging there with other native things, my own nativeness began a renewal of meaning. I saw that if I belonged here, which I felt I did, it was not because anything here belonged to me. A man might own a whole county and be a stranger to it. If I belonged in this place it was because I belonged to it. And I began to understand that so long as I did not know the place fully, or even adequately, I belonged to it only partially.

Je me souviens que cet été j’ai commencé à penser que je vivais parmi cet endroit plus que de cet endroit. J’ai commencé à penser ma vie comme étant une parmi de nombreuses autres, comme une espèce parmi de nombreuses espèces.

Me voyant appartenir à cet endroit-là, avec d’autres espèces locales, mon localisme commença à voir son sens renouvelé. Je voyais que si j’appartenais ici, ce que je ressentais, ce n’était parce qu’ici quelque chose m’appartenait. Un homme peut être le propriétaire de toute une région et en être complètement étranger. Si j’appartenais dans cet endroit c’était parce que j’appartenais à cet endroit. Et je commençais à comprendre que tant que je ne connaîtrais pas l’endroit entièrement, ou même de manière adéquate, je n’y appartenais que partiellement.

Ainsi, pour Wendell Berry sa relation à l’endroit passe avant tout par sa capacité à se sentir parmi son endroit, et c’est en le découvrant et en découvrant tout ce qui peut y vivre et les interactions que les animaux et plantes tissent avec cet espace qu’il va pouvoir mieux le comprendre. Je rappelle que Wendell Berry vit dans une petite communauté et non pas dans le wilderness à l’instar de John Muir ou de Rick Bass.

Barbara Blackman dans Symptoms of Place explique que pour elle, le lien qu’elle va construire avec son endroit passe par son impression de faire partie du paysage.

Alone on my home ground, stick in hand, I walk my dirt road of known footfall, over the creek and up the hill, finding myself in the landscape.

Seule dans mon environnement familier, bâton de marche à la main, je me promène sur ma route poussiéreuse et rabattue, en passant par la crique et en haut de la colline, me retrouvant dans le paysage.

Ici l’impression est différente de chez Wendell Berry car il ne s’agit pas vraiment d’une exploration minutieuse mais plutôt d’un rite, d’une habitude. C’est à force de se promener aux mêmes endroits que Barbara Blackman va s’habituer à s’y retrouver. Une autre écrivain, Annie Dillard, explique qu’elle se sent ancrée dans son endroit. Elle compare d’ailleurs sa maison à une bernique accrochée à son rocher dans Pilgrim at Tinker Creek. Mais comme Wendell Berry, elle a un besoin d’explorer dans les moindres détails l’endroit dans lequel elle habite, au point que ça en devient presque obsessionnel.

Si les mots sont certes différents, les attitudes le sont moins lorsque l’environnement reste apprivoisé. En effet, il s’agit dans ces cas là plus d’une pastorale : un espace où la nature et l’homme forment un équilibre. Cependant, lorsque cette nature est encore sauvage, lorsqu’il s’agit du wilderness, les rapports à l’endroit s’en trouvent profondément modifiés. En prenant deux auteurs que nous avons vu précédemment, à savoir John Muir et Rick Bass, nous allons avoir deux façons de décrire et d’interpréter la notion d’appartenance à un endroit.

Chez ces deux auteurs du wilderness l’exploration de leur endroit représente une part prépondérante. En effet, la nature sauvage est ce qui se trouve être le plus à l’opposé de l’homme et à un environnement urbanisé, il ne s’agit pas d’un endroit intermédiaire, comme peut l’être la pastorale, car cette nature pour exister ne contient aucune trace visible d’une quelconque présence moderne de l’homme. Nous aurons occasion de revenir sur les rapports pouvant exister entre l’homme et le wilderness une prochaine fois.

Premièrement, aucun de ces auteurs ne parle d’appartenance à un endroit. Rick Bass parle de « fit to a place » (se mouler dans un endroit), un terme qui revient à de nombreuses reprises dans The Book of Yaak, dans le journal intime de sa première année dans les vallées du Montana Winter ou dans ses nouvelles. Pour lui, ce moulage ne va pas se faire uniquement avec la nature dans son ensemble mais surtout avec ce qui la constitue : essentiellement ses rythmes et ses cycles.

John Muir de son côté va parler de « home » (chez soi). Il s’inscrit dans la pensée transcendantale qui veut que l’homme vienne de la nature. En quittant cette nature, l’homme a par là même quitté ses origines. Les transcendantalistes aspiraient à ce que l’homme se reconnecte davantage avec la nature pour qu’il rétablisse une relation avec Dieu. Mais John Muir fait une distinction importante entre le fait d’être et d’aller chez soi. En ce qui le concerne, il dit qu’il rentre ou qu’il va chez lui, selon comment on l’interprète, en allant dans les montagnes du Yosémite : « going to the mountains is going home » (aller à la montagne c’est rentrer chez soi). Lorsqu’il parle des animaux, il n’emploie pas exactement le même terme, il dit que les animaux sont chez eux :

  • The number of bears that make the Park their home (le nombre d’ours qui ont fait du parc leur chez eux)

  • Everywhere some species of deer seems to be at home (partout, des espèces de cerfs semblent être chez elles)

  • [Ducks] seem as much at home as in the tranquil reaches and lakes (les canards semblent se sentir chez eux aussi bien dans les biefs que sur les lacs tranquilles)

  • A pair of golden eagles have made their home in Yosemite (un couple d’aigle royal ont fait du Yosémite leur chez eux)

  • [Sparrows meet the traveler] and conduct him into their icy homes (les moineaux rencontrent le voyageur et le conduisent jusque dans leurs maisons glacées)

  • In all America [the robin] is at home (dans toute l’Amérique le rouge-gorge est chez lui)

La différence entre le fait d’être et de rentrer/aller chez soi se fait sur le rapport à la conscience. En étant, il s’agit d’un état inconscient et naturel qui ne nécessite aucun effort tandis qu’en allant, John Muir induit un effort conscient, une volonté de retourner à un état qui n’est pas le sien naturellement. L’homme est-il allé trop loin de la nature pour qu’il ne puisse plus retourner naturellement à un état naturel ? Il semblerait que oui, et malgré tous les efforts de John Muir, il semble qu’il soit condamné à demeurer conscient de sa place dans le wilderness, qu’il identifie pourtant comme son endroit.

La distinction entre conscience et inconscience lors de l’exploration de la nature ne se retrouve pas uniquement chez les écrivains du wilderness. Ceci se retrouve également chez Annie Dillard. Elle explique que la conscience de soi (« self-consciousness ») ne permet pas une observation adéquate de la nature. Il faut pour que cela devienne possible qu’elle redevienne « innocent » ou « unself-conscious » (inconsciente d’elle-même). Cet abandon de la conscience de soi n’est possible que d’une seule manière, et cette manière se retrouve chez presque tous les écrivains de la nature : la solitude (et je reviendrai plus en détail sur cet état une prochaine fois).

Contrairement au français, l’anglais a trois termes pour décrire la solitude : aloneness, loneliness et solitude. Alone décrit une situation où la personne est seule, c’est un terme plutôt neutre qui met en avant l’idée d’indépendance. Lonely implique un état où l’on se sent seul et où l’on en ressent de la tristesse. Ce mot ne veut pas forcément dire que l’on est seul ou isolé car on peut se sentir seul même en étant entouré. Le dernier, solitude, indique un état où une personne est seule, isolée et qu’elle y trouve du contentement, du plaisir.

Maybe [the muskrats] sense the tense hum of consciousness, the buzz from two human beings who in the silence cannot help but be aware of each other, and so of themselves. Then too, the other people invariably suffer from a self-consciousness that prevents their stalking well.

 Peut-être que les rats musqués sentent l’intense concentration de la conscience, le vrombissement de deux êtres humains qui dans le silence ne peuvent pas faire autrement que d’être conscients l’un de l’autre, et donc d’eux même. Et alors, l’autre personne invariablement souffre d’une conscience de soi qui empêche une bonne observation.

Dans cet extrait de Pilgrim at Tinker Creek, Annie Dillard explique pourquoi elle ne peut être que seule quand elle part en observation. Cette solitude n’est pas une forme d’égoïsme et d’égocentrisme comme on peut le lire parfois. C’est surtout l’état le plus adéquat possible permettant de mieux percevoir ce qui nous entoure. Rick Bass exprime la même chose quand dans The Book of Yaak il cherche avec deux amis biologistes certaines espèces endémiques rares. N’étant pas sur les mêmes rythmes, et ne cherchant pas de la même manière, rapidement une distance se crée entre ces trois personnes tant et si bien qu’il devient vite impossible pour Rick Bass de se concentrer sereinement.

Le dénominateur commun reste donc cette éternelle solitude qui permet une liberté plus grande dans un espace qui finit par se réduire. Cependant, la relation à l’endroit ,qu’il appartienne au wilderness ou à la pastorale, suit un rapport à soi qui lie affecte et distance. Edmund Leach reprend ceci dans un tableau en partant sur trois plans :

Kinship

self

sister/brother

cousin

neighbor

kinship

Topography

self

house

farm

field

far

Animals

self

pet

livestock

game

wild animals

 Ou en français :

Semblables

soi

sœur/frère

cousin

voisin

semblables

Topographie

soi

maison

ferme

champs

lointain

Animaux

soi

animal de compagnie

bétail

gibier

animaux sauvages

Si le soi est évidemment ce qui nous est le plus proche aussi bien en terme de distance que d’affection, plus ce qui nous distancie physiquement et affectivement du soi et qui tend vers l’autre va se retrouver vers la droite du tableau. Si ceci s’applique pour des auteurs comme Wendell Berry, Annie Dillard ou Barbara Balckman, le schéma se trouve en partie inversé pour les auteurs du wilderness. En effet, l’autre pour eux n’étant pas le wilderness mais ce qui a davantage trait à l’humain. Bien que la nature sauvage soit traditionnellement l’étranger de l’homme (car, rappelons-le, la nature y est immaculée au sens où il n’y a pas de trace de présence humaine), ici elle se trouverait entre le soi et la troisième colonne du tableau.

Même si, ici, je reste assez superficiel, il est néanmoins possible de relever un certain nombre de questions relativement à la relation que l’homme peut établir à son habitat – vu sous le prisme de ce genre littéraire. La place du wilderness dans ces rapports, et les interactions que ceux-ci induisent, le pourquoi de la prépondérance de la solitude dans ce genre littéraire ou le besoin de connaître son endroit jusque dans ses moindres recoins nous permettrons d’éclairer autant que faire se pourra ces auteurs et surtout sera l’occasion de mieux comprendre notre relation à notre propre endroit. Finalement, la perception de l’espace et l’affection que ces auteurs peuvent y porter dépend à la fois de la nature de leur endroit, mais aussi de comment ils tentent d’en comprendre le fonctionnement  bien qu’ils procèdent tous de la même manière : l’exploration en solitaire.

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3 réponses à “L’endroit, c’est subjectif !

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