Lettres et littérature américaines

Le blog nature writing

Un pays de peu de pluie

The Land of Little Rain (1903), encore non traduit en France, écrit par Mary Hunter Austin est un court livre composé de 14 sections qui traite du désert montagneux du Nouveau-Mexique. Ce n’est donc pas un livre avec une histoire (pas à proprement parler), ou avec une intrigue mais plutôt une série de photographie d’un territoire où la vie se cache sous le soleil de plomb, où les plantes plongent leurs racines au plus profond pour puiser le peu d’eau qu’il puisse y avoir, où leurs parties supérieures s’arment de piques et de poils pour garder au mieux l’humidité. Un pays où les précipitations sont rares mais où la vie ne manque pas à en croire l’auteur.

Ce qui est absolument fascinant à la lecture de ce livre est que Mary Austin va montrer ce que la plupart des gens ne saurait voir : l’exubérance des formes et des couleurs dans un endroit cuit par le soleil, où chaque année des dizaines de personnes mourraient de soif en tentant de traverser ce désert, où la nature sauvage reprend tous ses droits et ses devoirs. Mais Mary Austin s’interroge aussi sur sa place dans cet espace isolé, un espace qu’elle définit merveilleusement par « the Country of Lost Borders » ou en français : le Pays aux frontières perdues. La symbolique prend d’ailleurs tout son sens au fur et à mesure que le lecteur progresse dans cet lecture parfois un peu aride il faut bien le dire. Autrefois terre des Shoshones et Paiutes ce désert a perdu avec la construction des Etats-Unis et l’expansion toujours plus loin vers l’ouest les peuples l’habitaient. Et avec eux ils emportèrent leurs frontières, leurs savoirs. La frontière se fait aussi floue avec les saisons. En effet, les saisons de pluies et de chaleurs définissent la progression du désert, des plantes et des points d’eau et de ce fait quelle population animale est susceptible d’être présente.

Un peu comme le John Muir de The Mountains of California, Our National Parks, ou encore de The Yosemite, Mary Austin est capable de décrire avec une incroyable minutie les moindres éléments composant ces paysages parfois lunaires. A titre d’exemple, elle s’épanche longuement sur le Ceriso, un ruisseau asséché la moitié de l’année. Mais elle n’oublie jamais de repositionner son regard : ce qui peut paraître insignifiant pour l’œil humain ne l’est absolument pas pour les rats, souris ou lapins :

By the end of the dry season the water trails of the Ceriso are worn to a white ribbon in the leaning grass, spread out faint and fanwise toward the homes of gopher and ground rat and squirrel. But however faint to man-sight, they are sufficiently plain to the furred and feathered folk who travel them. Getting down to the eye level of the rat and squirrel kind, one perceives what might easily be wide and winding roads to us if they occurred in thick plantations of trees three times the height of a man. […] To the little people the water trails are as country roads, with scents as signboards.

A la fin de la saison sèche, les chemins d’eau du Ceriso ne sont plus qu’un mince ruban blanc dans l’herbe affaissée, émaciés et étalés en éventail vers les maisons des géomys et des rats des terriers et des écureuils. Mais bien qu’émaciés au regard des hommes, ils sont suffisamment visibles pour les gens de fourrures et de plumes qui les parcourent. En descendant au niveau de l’œil du rat ou de l’écureuil, on s’aperçoit ce qui pourrait facilement devenir pour nous de grandes routes sinueuses si elles se trouvaient dans une plantation dense d’arbres mesurant trois fois la taille d’un homme. […] Pour les petites gens, les chemins d’eau sont comme des routes nationales et les odeurs des panneaux de signalisation.

Elle n’est cependant pas la seule à connaître parfaitement son endroit car il y a aussi l’histoire du chercheur d’or qui apparaît et disparait au gré de ses filons, l’homme médecine qui sait quand et où partir dans le désert et de nombreux autres personnages qui humanisent un peu cet espace désolé.

Un très beau livre donc, mais qui n’est malheureusement pas disponible en France. Si vous désirez cependant le découvrir et que vous ne parlez pas anglais, il est possible que je mette en ligne la traduction de ce livre (commencée il y a quelques temps puis laissée de côté) si il y a assez de personnes susceptibles de le lire. Ce sera l’occasion aussi de m’y atteler un peu plus sérieusement ! A noter aussi que les photos que j’ajoute aux textes sont généralement des photos personnelles. Cependant, comme je ne possède pas de photos de ce désert je suis allé en trouver sur un moteur de recherche.

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3 réponses à “Un pays de peu de pluie

  1. Folfaerie 03/04/2012 à 21:57

    Merci d’être passée sur mon blog, cela me permet de connaître le vôtre. Inutile de dire qu’il me plait infiniment, pfiou, la plupart des mes auteurs préférés cités, Annie Dillard, Aldo Leopold, Emerson… Quand j’ai lancé mon challenge Nature Writing, j’ai été ravie que cela plaise à un grand nombre de lectrices, mais le choix des livres présentés n’entrait pas toujours dans cette catégorie si exigeante. Ici, je me sens en terrain familier…
    A vous lire.

    • lavieen4d 03/05/2012 à 08:39

      Je suis bien content que ce blog vous plaise ! Il est vrai que c’est un genre particulier qui répond à certains critères bien précis (d’ailleurs, comptez-vous refaire un challenge Nature Writing ? Je serai ravi d’y participer). Mes auteurs préférés sont aussi Annie Dillard, Rick Bass, Edward Abbey, John Muir (dans une certaine mesure), Barry Lopez (Arctic Dreams et Of Wolves and Men pour l’instant), etc. Ces auteurs sont réellement une bouffée d’air frai. Ce qui m’étonne le plus est la vitesse avec laquelle ce genre s’est popularisé, il était encore presque inconnu en France il y a 5 ans. Ce qui est tout aussi étonnant est le fait qu’un genre littéraire circonscrit à l’Amérique du Nord est réussi à s’imposer un peu partout dans le monde anglophone et francophone. Il y a de plus en plus d’auteurs qui se réclament du Nature Writing — même en France ! Mais bon, ce qui est important de garder à l’esprit est la différence entre le genre littéraire et sa critique (écocritique) qui est avant tout un regard porté sur le monde, au même titre que le marxisme ou le féminisme.

      Bien à vous,

  2. Pingback: L’héritage de Thoreau pour le nature writing « Lettres et littérature américaines

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