Lettres et littérature américaines

Le blog nature writing

Un premier ouvrage : Pilgrim at Tinker Creek/Pélerinage à Tinker Creek.

Pélerinage à Tinker Creek (PTC) est à l’origine le journal intime qu’Annie Dillard tenait quand elle avait 28 ans sur son année passée dans la nature à Tinker Creek, en Virginie. Il s’agit de son premier livre, qu’elle publie en 1974 — elle sort l’année précédente, un recueil de poèmes, Tickets for a Prayer Wheel (encore non traduit en français semble-t-il). Pour une première publication elle se fait remarquer ! En effet, elle se voit décerner le Prix Pulitzer cette même année 1974.

PTC n’est pas descriptible car il ne s’agit pas d’une autobiographie, ni d’un roman. Il se rapproche davantage de l’essai naturaliste à portée théologique tout en gardant à l’esprit que tout est écrit à la première personne, et qu’il n’y a, pour ainsi dire, aucun autre personnage mis à part le narrateur. Annie Dillard définit son travail comme « a meteorological journal of the mind » ou un journal météorologique de l’esprit — pour reprendre l’idée de Thoreau dans Walden.

Tout commence par une métaphore de la naissance, d’une nouvelle entrée dans la vie lors d’un rêve et l’exploration d’une île inconnue. Ce livre est l’île, l’inconnue est à découvrir à tout prix. La première moitié est centrée sur une vision positive de la nature, de l’incroyable diversité de formes et de couleurs, des sensations liées à cette exploration, c’est la via positiva. La seconde partie est autrement plus sombre, plus dure car la nature n’est pas que beauté, elle est aussi perversion des formes et des vies : les parasites, l’immense gâchi de la vie, et de la mort, le narrateur vient de pénétrer dans la via negativa. Heureusement, les choses ne sont jamais et ne peuvent jamais être noires ou blanches et c’est que montre aussi Annie Dillard. Il ne saurait y avoir de bonheur sans qu’il y ait un peu de souffrance, de même, il ne saurait y avoir de vie s’il n’y avait une mort. C’est ce qui fait aussi la beauté de la vie : elle n’est qu’une suite d’instants.

L’instant ! Voilà ce que le narrateur recherche avec avidité tout au long de cet ouvrage, palper le temps présent, comme les explorateurs qui plantent un drapeau en disant « ici », elle veut pointer un doigt et dire « maintenant ». Et elle y arrive, l’instant présent se matérialise souvent, mais la vision part et vient, mais part plus qu’elle ne vient. Et les instants finissent par se mêler entre eux : résurgence de vieux souvenirs enfouis, parfois presque oubliés, présents d’autres endroits. Ce livre est le carrefour des lignes du temps, de la nôtre, celle du narrateur, de la nature et des autres personnages qui se cachent aux bords des pages.

Et ce qui marque, c’est aussi la multitude de détails incongrus qui parsèment la lecture : le nombre de muscles présents dans la tête d’une chenille, la force qu’exercent les légumes en poussant, le nombre de ramifications des racines d’un brin d’avoine, les arbres qui explosent en verdure, la vie cachée des parasites, les parasites parasitant des parasites parasitant des parasites parasitant des…

La science qui se diffuse au compte-goutte n’est pas que science de la vie, ou physique, elle est aussi science humaine et littéraire. Combien d’auteurs sont cités ou apparaissent en filigrane ? Aucune idée, mais ils sont nombreux.

PTC est une merveille qui ne se laisse pas approcher à la première lecture, comme un souvenir, il doit être présent avant d’appartenir à notre passé, et tout en reculant toujours plus loin dans l’échelle du temps, il se mue en quelque chose d’autre, quelque chose que l’on avait pas compris au début, et qui peut-être n’était même pas là à bien y regarder.

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2 réponses à “Un premier ouvrage : Pilgrim at Tinker Creek/Pélerinage à Tinker Creek.

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